Tribune : Journalisme sportif : où sont les femmes ?

La question peut sembler absurde : oui, les femmes sont là. Dans notre paysage écrit comme audiovisuel, souvent d’anciennes joueuses reconverties en consultantes, elles sont là. La question est venue d’une manière aussi incongrue que sa formulation. Posée à un comptoir lambda dans le quartier des halles, j’attendais que l’on me serve mon fat burger – no shame in my game, l’entraînement du soir allait compenser la prise calorique -. Mon portable ne me permettant quasiment plus de capter le réseau 4G, je me rabat sur les magazines proposés par mon fournisseur de gras. Parfait, une collection de magazines footbalistiques s’étalait sous mes yeux. Heureux hasard, pensais-je.

M’emparant de ces magazines, j’espérais sans trop y croire un ou deux papiers intéressants sur les féminines. Pensez-vous, il y en avait bien cinq ou six – des magazines. Bingo. Aucun de ces mensuels ne parlait de football féminin. Par contre, pour parler de la prise de fonction de Zidane au Real Madrid, ça, il y avait du monde. Fronçant mes sourcils, je me concentrais sur l’OURS. Vous savez, ce bloc de texte en début de magazine où figurent les noms de tous les collaborateurs.

Sur les nombreux journalistes et personnels de rédaction, je ne relevais que peu de noms féminins. Sur ces rares noms, on retrouvait bien évidemment les incontournables féminins : graphistes, secrétaires de rédaction – un poste qui semble, de par ses consonances, exclusivement réservé aux femmes, mais je vous rassure, il n’en est rien -, et autres assistantes de direction. On aurait pu ajouter comptable ou chargée de communication, et le tableau aurait été quasiment complet. Je suis mauvaise langue : il y avait bien là une membre du comité de rédaction. Sur une vingtaine d’hommes. Hélas, ma vacillante lueur d’espoir s’est bien vite éteinte lorsque j’ai parcouru le magazine : bilan des courses, aucun article écrit par cette journaliste.

Ce magazine, me
direz-vous, n’a rien de glorieux. Encore moins lorsqu’il s’agit de traiter des féminines. Exemple marquant, le portrait glaçant de mauvaise foi de la portière des USA, la célèbre Hope Solo. Qualifiée de sulfureuse, il suffit de parcourir le papier pour tout savoir de ses coups de gueule, de ses démêlées avec la justice et autres participations à des shootings photos dans le plus simple appareil. Quant à ses performances, ses engagements, son parcours, certes difficile mais néanmoins glorieux, peu ou prou autant de signes que d’eau dans le désert du Sahel. Certes, il a ce ton incisif et disruptif qui semble avoir bonne presse – lol pun intended – aujourd’hui. Mais est-ce que cela doit inclure dans le packaging complet sexisme et mauvais esprit ? A vous de juger.

On vous entend dans le fond de la salle. « Quoi ? Elle base son article sur une coïncidence malheureuse, sur un magazine qui pour une fois n’accorde pas de tribune à sa journaliste féminine ? Aucun street cred, ma chère ». Attendez un peu avant de commencer à me balancer un listing complet des journalistes sportives de France et de Navarre. D’une part, le simple fait de proposer une liste exhaustive est révélateur : ces noms provoquent un sentiment de fierté, presque de militantisme : « ah, oui, cette femme est journaliste sportive », comme une héroïne d’un mythe perdu. Et voilà les compliments, venant d’hommes comme de femmes. Là encore, c’est révélateur d’un problème. Il n’y a rien de mal à éprouver de la fierté, entendons-nous bien. Au contraire. Mais si les journalistes de sexe féminin faisaient partie du paysage sportif, elles ne seraient que des messagers de la normalité. J’entends Schtroumpf Grognon, encore au fond de la salle : « ouais mais le foot féminin (et par extension, le sport féminin) est couvert par les hommes, de quoi elle se mêle ? ». Je me ferais donc ton Gargamel, Schtroumpf Grognon, dans le point suivant. Mais laisse-moi te raconter une anecdote.

Avant d’exercer mon métier actuel, j’ai été, avec plus ou moins de succès, au sein d’une agence de presse qui éditait notamment des titres de foot destiné aux adolescents. Une de mes collègues était rédactrice en chef d’un de ces titres. En plein brainstorming sur la couverture d’un hors-série estival, je lui glisse quelques mots sur la Coupe du Monde Féminine qui se déroulait au Canada. A l’époque, je ne suivais pas assidûment le sport, mais j’étais tout de même au courant. Et à l’époque, l’Equipe de France avait de bons résultats, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui, sorry not sorry. Sourire un peu gêné. Non. Pourquoi ? « Ca ne se vend pas ». Vous êtes donc en train de me dire que si on n’a pas de Laure Boulleau et autres héroïnes féminines en couverture, c’est simplement parce que cela ne se vend pas ? J’allais m’insurger jusqu’à ce que je me souvienne qu’en fait, l’alternative, aka vendre des couvertures mais pour les mauvaises raisons – vous savez très bien de quoi je parle – ne m’enchantait pas plus.

Je ne prétends pas révolutionner le genre journalistique. Certes, la parité est souhaitable, mais je milite plutôt pour une évolution des mentalités. On pourra m’opposer un argument très simple : « les athlètes féminins n’ont pas besoin de femmes pour être correctement traitées dans les médias ». C’est bien l’adverbe correctement qui me gêne ici.

Messieurs, je ne vous jette pas la pierre. Vous avez de la bonne volonté. En quelques mois d’exercice sur Women’s Soccer France, j’ai en effet croisé en France plus d’hommes que de femmes dans les tribunes presse. Et, par rapport à 10 ans en arrière, il y a quand même une meilleure couverture du football féminin – oui enfin, est-ce pour autant acceptable, 10 ans auparavant, on avait aussi d’autres problèmes de visibilité féminine qui nous font aujourd’hui plus que hurler, mais sommes-nous dans une situation réellement acceptable, avec des femmes qui gagnent toujours 21% de moins que leurs homologues masculins ? -. Donc, où en étais-je ? Ah oui, le football féminin et ses apparitions médias.

Doit-on s’en satisfaire ? Doit-on se satisfaire d’un dossier une fois de temps en temps sur Surface Mag – by the way, le dossier sur le FCF Juvisy était très intéressant -, d’un tableau récapitulatif des résultats de D1 chez l’Equipe et d’un article sur le nouveau kit de l’EDF sur la FFF. Ah non, pour le dernier, il n’existe pas, je l’ai rêvé. Je suis mauvaise langue, il y a des articles qui tombent, sur le mercato, les blessures, les performances des joueuses. Mais messieurs, encore une fois, navrée de devoir mettre cela sur la table : vous êtes conditionnés. Par votre situation d’hommes élevés sur des terres de football masculins. Vous avez encore en tête la reprise d’I Will Survive à fond sur les Champs Elysées – LA LA LALA LALA LALA LALA, oui, vous aussi -, dans le coeur le doublé de Zizou, sur les lèvres le scandale Valbuena. C’est inconscient. C’est plus fort que vous. Louisa Nécib ? C’est la Nouvelle Zidane ! The female Zidane ! Non. Louisa Nécib est Louisa Nécib, avec ses qualités et ses défauts. Et c’est déjà pas mal. Vous ne pouvez pas vous en empêcher. Il y aura toujours une comparaison, plus ou moins avouée, plus ou moins habile, avec les collègues masculins. Et je ne vous parle pas de cet ami qui m’a gentiment poussée à regarder un match du Barça plutôt que la NWSL, parce que « c’est comme passer d’une clio à une Rolls ». Ah si, finalement je vous en parle. Déso. Vous en avez après la performance, ce que l’on peut comprendre, encore une fois, élevé au biberon avec les espoirs de Coupe du Monde, la Ligue des Champions, et le gazon de votre collège dominé par vous et vos potes, avec les filles dans les cages – je sais, je suis passée par là –. Et le pire ? Je suis conditionnée de la même manière, parce que je n’ai jamais eu la chance de tomber par hasard sur la Coupe du Monde Féminine quand j’étais enfant. Et puis il y a les femmes qui bossent dans les médias. Qui se débattent dans des rédactions masculines ou qui dépendent des moyens financiers d’autres personnes, en donnant des tribunes financées clé en main comme on donne des jouets à des enfants avant de s’en désintéresser. Est-ce aussi un sort enviable ? Puis, les indépendants, qui font cela par passion et par envie de combattre sur ce vaste champ de bataille. Mais sans réel moyen, peut-on espérer être efficace ?

Regarde un match du Barça, tu verras, c’est comme passer d’une clio à une Rolls.

Un ami

Je ne vous en veux pas. Parce que le problème ne remonte pas à vous en tant qu’individu. Le problème est profondément culturel. Qui atteint tous les niveaux, de l’équipe nationale jusqu’à la ligue, en passant par les établissements scolaires. La France n’a pas cette culture universitaire qui donne une telle hargne aux américaines. L’éducation gratuite a aussi ses mauvais côtés. L’inégalité entre les clubs, pros, semi-amateurs et amateurs, avec trois – quatre clubs avec une domination incontestable. La perception globalement masculine du sport. Et le regard biaisé, rempli de préjugés. La discrimination. Le grand silence des vestiaires. Fédération, médias, joueuses, staffs, fans, on est un peu tous impliqués dans ce grand défi qu’est la visibilité respectueuse du football – et par extension du sport – féminin. Encore une anecdote, pour démontrer s’il le fallait encore une fois la nécessité d’un changement radical dans notre vision du sport, cette fois à Zurich. Abby Wambach, évoquant son expérience FIFA 16 – qui, je le rappelle, propose pour la première fois en 8000 éditions les équipes féminines nationales – : le producteur, enthousiaste, lui confie que c’est sa fille qui lui a ouvert les yeux sur la beauté du foot féminin. C’est un point positif, les hommes se mettent à regarder et à suivre, à travers le monde. Mais n’est-ce pas dommage que ça soit les femmes qui soient obligées de mettre le sujet sur le tapis ?

C’est un véritable cercle vicieux. L’image est simple : on ne peut connaître ce que l’on ignore. On ne peut se passionner pour quelque chose à laquelle on n’est pas exposé involontairement. Je pourrais vous citer des tonnes de marques que je ne consomme pas mais qui font partie de mon environnement, parce que mon oeil vient frapper chaque jour des milliers de messages publicitaires – étant community manageuse dans une agence de pub, je suis d’autant plus à l’affût de ces messages -. L’inverse est donc logique. Le football féminin a aussi son panthéon. Ses héroïnes. Ses role-models. Ces grandes figures qui participent à la construction essentielles de soi, grâce à leurs valeurs et leur message. Si on n’inspire pas, si on n’offre pas la possibilité aux gens de s’identifier à une équipe au point de la supporter quoi qu’il arrive, pour les valeurs qu’elle véhicule, même dans la défaite, on en restera à notre point mort actuel : des joueuses qui luttent, qui ont un job à côté et qui n’atteignent pas le niveau de celles qui sont au niveau professionnel, qui joueront dans des stades clairsemés. Des talents à qui il manquera toujours un petit quelque chose, qu’on pourrait facilement combler. On parle des joueuses qui évoluent déjà dans l’élite. Mais n’oublions pas les petites filles qui ne savent même pas que c’est possible. Qu’elles peuvent faire autre chose que « jouer au ballon ». Elles peuvent être footballeuses. Mais être footballeuse, ce n’est pas uniquement endosser un maillot et taper dans une balle dans l’espoir qu’elle rentre dans des cages et ciao. C’est savoir que l’on a un rôle, une importance, que l’on peut être autre chose que ce qu’on pensait. Que l’on ne doit ni accepter ni se résigner. On a aussi ce devoir d’inspirer les nouvelles générations. Et cela ne se fait pas du jour au lendemain. Ni tout seul.

C’est là tout le drame du manque de visibilité et du traitement approximatif des joueuses, par les médias ou les fédérations – reprenons l’équation : pas de visibilité ni d’identification, peu de fans dans les tribunes, pas d’intérêt pour les sponsors, pas d’égalité salariale, pas de bon niveau dans la ligue, et rebelote – : la problématique dépasse de loin celle du sport. Elle s’intéresse à l’égalité de traitement entre les hommes et les femmes. A la liberté que l’on refuse obstinément aux femmes de faire ce qu’elles veulent, de poursuivre leurs rêves, sans crainte du jugement et de la condamnation. A la fin des discriminations, de quelque nature qu’elles soient. A la performance, on préférera l’identification, celle qui est un moteur et représente un réel intérêt, que ce soit pour les femmes comme pour les hommes, les filles comme les garçons. Parlez de la frappe du pied gauche de Tobin Heath, mais parlez aussi de l’importance d’avoir de réels héroïnes féminines. Au-delà de toucher le coeur de vos fans, de les impliquer à un niveau émotionnel, vous inspirerez les plus jeunes, ceux qui ont soif de repère, d’assurance et de motivation. C’est peut-être là ce qui permettra aux portes des stades d’être plus souvent poussées.

La tâche est colossale. C’est ce qui la rend passionnante. Les médias seuls ne peuvent en triompher. En tant que femme, je ne vous blâme pas. Je ne vous demande cependant pas votre aide. Ce n’est pas ce qui fera changer les choses. Je demande une réflexion collective, un travail inclusif réciproque – loin de moi l’idée de lancer un projet uniquement féminin, ce serait exactement tout le contraire de la réflexion menée jusqu’ici – et un effort mené tous ensemble. Parce qu’on ne parle pas simplement de joueuses pro ou d’athlètes en général qui méritent une meilleure visibilité. On parle des générations futures et de leur ouvrir un champs des possibles à travers le sport.

Images : Citylightsdreamers / NBC / Fox Soccer / Yahoo

Rédac-chef de WoSo France, social media manager, jase en français et en anglais. Quand elle n’écrit pas pour le site, elle regarde la NWSL, tweete aux canadiennes et joue aux jeux vidéo. Ou elle dort. Ca arrive.

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