Tribune : quand foot ne rime pas avec out

Abby Wambach est debout devant des milliers de personnes, lunettes de soleil sur ses yeux clairs, la mèche blonde dans le vent. 22 joueuses sont derrière elles, arborant leur médaille d’or fièrement, avec le staff et Jenny Taft, celle qui aura suivi l’USWNT durant sa campagne canadienne. Elle hurle, après avoir livré sa version remixée du célèbre « I Believe » : « WE WON THE WORLD CUP BABY ». Megan Rapinoe sautille à côté d’elle, avec sa bonne humeur si caractéristique. Championnes du monde. Quelques mois plus tard, Wambach faisait ses adieux sous les applaudissements de plus de 30 000 personnes réunies au Mercedes Benz Superdome. Sur les pancartes brandies, on pouvait lire les hommages à l’héroïsme de la numéro 20. « Elle est irremplaçable ». C’était la fin d’une ère. Leur particularité, en plus d’être sur le toit du monde ? Elles sont out. Et tout le monde s’en fout.

Ashlyn Harris. Mai 2016. Une jeune fille se voit refuser d’accompagner sa copine au sacro-saint bal de promo de son lycée, parce qu’elle porte un costume. Ni une ni deux, la flamboyante portière de l’Orlando Pride n’hésite pas à se saisir de twitter pour hurler son désaccord et soutenir la jeune fille. Son soutien fera le tour des réseaux sociaux. Et elle n’en est pas à son premier coup d’éclat.

De l’autre côté de la frontière, Erin McLeod, la portière canadienne, épouse Ella Masar. Et c’est bien. Tumblr s’effondre et hurle au « life goal ». On ne peut qu’être d’accord. Nadine Angerer défend ses cages avec des drapeaux gays dans le dos. Le FC Rosengard arbore ce même rainbow flag à l’arrière de ses maillots. Les suédoises comptent, avec les américaines, le plus grand nombre de joueuses outées, Seger et Dalkhvist en tête. Casey Stoney, ancienne capitaine des lionnesses, est adoubée par la Princesse Anne – okay c’est moins glamour que le Prince William, mais quand même – comme Membre de l’Empire Britannique, acclamée par ses teammates et sa compagne, mère de leurs jumeaux. Et Joanna Lohman et son JoHawk font des miracles pour les Washington Spirit. La liste est longue, les exploits bien là.

Cause every girl's crazy 'bout sharp-dressed women - Ashlyn Harris Instagram
Cause every girl’s crazy ’bout sharp-dressed women – Ashlyn Harris Instagram

Et en France ? Le grand silence des vestiaires a repris ses droits. C’est une loi tacite. En 2009, on peut avoir le souvenir ému de cette campagne machiste au possible qui faisait poser Gaëtane Thiney aux côtés de Corinne Franco et Sarah Bouhaddi dans le plus simple appareil, avec la mention « faut-il en arriver là pour que vous nous regardiez jouer ». Une campagne lancée par la FFF. Alors oui, il y a eu un impact. Mais que penser de ces corps sexué en mode piège à hétéros ? Aurait-on peur de la grande méchante lesbienne ? (ou bie, on n’est pas regardant chez WoSo Fr) Et depuis le coming-out de Marinette Pichon – désormais dans le staff du FCF Juvisy et commentatrice des matches féminins -, c’est le calme plat. Cela n’empêche pas les rumeurs des vestiaires, ce poison embarrassant qui rendent les joueuses mal à l’aise. Et dans ce silence, l’écho des interrogations des jeunes, qui sont homos, qui ne le savent pas, ou le vivent mal. Des jeunes qui ont des besoins. Un besoin de role models. Imaginez l’impact d’une Abby Wambach, héroïque, passionnée, charismatique, sur une génération de jeunes gens à la recherche de repères. J’aurais connu une Abby dans mon enfance ou mon adolescence, j’aurais changé d’avis sur beaucoup de choses. Parce qu’on prête au sport des vertus éducatives et cruciales dans la construction de chacun, à tort ou à raison, mais qu’au fond, la visibilité est d’une importance capitale, parce que ça existe et ce n’est pas un petit secret honteux. Les blessures sont là. Oui, la discrimination, le harcèlement et les insultes blessent. Mais est-ce que cela change ce que vous êtes ? Qui vous êtes ? Cela ne devrait pas. On ne devrait pas s’enfermer dans la tourmente des remords. Soyez fier(es). Imaginez un instant l’effet salvateur de savoir que oui, on peut être gay et avoir un vrai rôle dans une équipe. On peut être gay et monter très haut, au sommet du monde, remporter des médailles et prouver à tous ceux qui ont pu avoir des propos insultants qu’ils avaient tort. Ils ont tort. Mais si personne n’ose prendre la parole, si personne ne soutient les personnes LGBTQ à travers le monde, comment s’identifier, comment vouloir supporter une équipe où la loi du silence règne ?

L’idée n’est pas de pousser les joueuses au coming-out. Au final, ni Abby ni Ashlyn ne sont out. Elles n’en ont pas eu besoin. Celles qui le sont et celles qui restent dans le placard, cela relève de leur choix personnel. Peser le pour et le contre, examiner la balance. Se demander sincèrement si ça vaut le coup de sortir du placard quand on sait qu’au fond, on subira toujours des critiques. C’est à la discrétion de chacun et ce n’est clairement pas notre objectif de prétendre que le coming-out, cette démarche perpétuelle que l’on doit faire avec tout le monde, en permanence, est ce qui fera changer les choses. Le problème est ailleurs – la France n’a d’ailleurs pas la culture du coming-out américaine, où l’on sort du placard à tout va et en riant, telle une Ellen Degeneres dans les années 90. Le problème, c’est de se faire outer par quelqu’un d’autre, parce qu’en général, les intentions sont mauvaises. Parce que les pressions et les menaces ne devraient pas encore avoir cours en 2016, mais qu’elles sont encore là.

Wild feminism is the new black - Nadine Angerer
Wild feminism is the new black – Nadine Angerer portant le t-shirt Wildfang

Le problème aussi, c’est de ne pas avoir de porte-parole. AthleteAlly rassemble les grands acteurs du sport, homo, hétéro, bi, outé, non outé, peu importe. C’est une belle initiative, qui cherche à faire bouger les lignes. Avec de véritables efforts. Le message est là, mesdames : on s’en fout, fondamentalement, d’avec qui vous sortez. Une femme, un homme. C’est votre vie, pas la nôtre. Mais osez prendre la parole. Osez vous dresser contre les discriminations et la haine, et si vous ne le faites pas pour vous, faites-le pour vos fans. Parce que sur toutes les personnes qui vous suivent et vous soutiennent, viennent vous acclamer dans les stades ou tapotent votre épaule sur Twitter quand ça ne va pas, il y a aussi des LGBTQ qui seraient heureux et qui sortiraient plus forts d’un tel endorsement. Think about it.

Il y a des initiatives. Comme les Dégommeuses, le FC Paris Arc-en-Ciel ou les Panamboyz. Feu Paris Foot Gay. Et ce n’est pas simple d’aller trouver du soutien. D’essayer de joyeusement évoluer, prouver ses valeurs, encore plus quand on doit se battre contre des préjugés, que ce soit dans les tribunes comme sur le terrain. Et là encore, il n’y a pas que des gays qui chaussent les crampons. Les hétéros ont aussi le droit d’être des alliés et se battre aux côtés des LGBTQ contre les discriminations, et il y en a, et ce n’est pas sale, promis. Ces initiatives devraient être mises en avant. Pour qu’on n’ait vraiment plus besoin de s’outer, que ça devienne banal. Et qu’au fond, on arrête avec les préjugés : oui, il y a des lesbiennes et des bies qui jouent au foot. Comme il y a des hétéros qui font du roller derby. Et même qu’elles se débrouillent très bien. Et non, on n’est pas toutes des camionneuses. C’est un peu comme dans la vraie vie. On n’est pas tous cons.

Vive l’IDAHOT!

Rédac-chef de WoSo France, social media manager, jase en français et en anglais. Quand elle n’écrit pas pour le site, elle regarde la NWSL, tweete aux canadiennes et joue aux jeux vidéo. Ou elle dort. Ca arrive.

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