Tribune des tribunes : l’homophobie a encore de beaux jours devant elle.

DISCLAIMER : cet article est bourré de mauvaise foi et de sarcasmes, vous voici prévenus ! Il contient également beaucoup de terminologies homophobes qui vont servir à démontrer le point. Ils ne seront donc pas censurés et sont à but éducatif.

PS : aucune envie de mettre des bannières homophobes en illustration, du coup, vous aurez droit à Megan Rapinoe et Ashlyn Harris et Ali Krieger. Et Jill. Voilà. Amour et paillettes.

Enculé, e : nom commun. Vulgaire. Terme injurieux pour marquer le mépris que l’on a de quelqu’un. (larousse)

L’homophobie dans les stades, un peu “fort de café” ?

La planète football est bouleversée : des matches de L2 et de L1 sont suspendus. Pas de bagarre, pas de « menaces directes » à l’encontre des spectateurs, mais des bannières à caractères homophobes déployés dans les tribunes. Le corps arbitral sanctionne, et comme il s’agit du sport le plus populaire de France, tout le monde s’en mêle, du fan aux personnalités, en passant par le président de la FFF aux ministres, jusqu’à faire fendre notre bon président Macron d’un SMS de soutien à l’égard de Noël Le Graët, conspué par les associations LGBTQA. L’affaire fait grand bruit : quoi, on ose interrompre un match pour de simples banderoles ? La France tremble, l’international relaie l’information. Rien ne va plus dans le pré carré des tribunes où on ne peut plus se chambrer tranquillement, bon sang.

Pour Le Graët, interrogé sur le sujet chez France Info, c’est trop : suspendre un match pour quelque chose d’aussi futile que de banderoles, c’est franchement « fort de café » (sic). Il soutient qu’il ne sera pas pris en otage par l’homophobie, que « dire que le football est homophobe, c’est fort de café. Je ne l’accepte pas. » Bref, complètement dans le déni, le président de la FFF fait clairement un pas en arrière par rapport aux instructions de la fédération et des mesures que l’on essaie de prendre dans des efforts conjoints (associations, fédérations, ligues, clubs, FIFA) pour lutter contre l’homophobie. On parle d’un président, ici, quelqu’un qui a énormément d’influence auprès des médias et des opportunistes qui n’attendent qu’une parole de ce genre pour la lancer dans la mare, comme ultime argument mettant fin à tout débat : « de toute façon, Noël Le Graët a dit que c’était débile. » Rideau. C’est d’autant plus grave que Le Graët utilise l’expression de “prise d’otages”, rendant caduque toute tentative de débat. 

Pour faire bonne figure, le président renchérit en hiérarchisant le racisme et l’homophobie : que l’on suspende un match pour des propos racistes, c’est okay. Pour des propos homophobes, bon, allez, ça fait partie du jeu, ça fait des années que c’est comme ça, pourquoi changer maintenant et être si dur, hein ? (On remarquera étrangement que c’est exactement le même type d’argument que les hostiles au féminisme opposent, et qui sombrent très rapidement dans le désespérant « on peut plus rien dire de toute façon urgh, vous n’avez pas d’humour, vous, les femmes/les homo. ») 

Explication de la minimisation de l’homophobie et des propos homophobes

Faisons-nous, l’espace d’un instant terrible et pourtant nécessaire, l’avocat du diable : pourquoi des banderoles affichant clairement des propos homophobes peuvent ainsi être minimalisés ? Des leaders d’ultras, des fans, nombreux ont été pris d’assaut par les médias à l’affût du moindre buzz tout en étant terriblement mal éduqué par rapport à la question. Une tribune publique est donc donnée à des gens qui sont tout sauf concernés par le problème de l’homophobie. Leur seul problème, c’est d’avoir leurs matches suspendus à cause des autres, vraiment pas cool.

L’argument principal de ces fans est le suivant : chambrer les équipes adverses a toujours fait partie du jeu. Toujours. Alors ho-hisse, enculé, c’est reparti comme en 40. Le problème est le soutien de personnes influentes, comme des grands joueurs, ou des anciens, qui affirment ne jamais avoir souffert de ce type de chambrage. C’est même marrant, quand on y pense, ça fait le charme du football. Quand on gratte le vernis des paroles plus ou moins bien mises, le résumé est très simple : ça a toujours été comme ça, depuis la naissance du football et changer de mentalité, ce serait vraiment trop dur. 

Et puis ça va, c’est juste des « enculés » métaphoriques, genre, c’est pas contre les PD, mais c’est comme quand on dit « putain », c’est pas putophobe, c’est juste dénué de sens, c’est juste une injure, tu vois ? C’est comme quand tu dis « enculé » à la porte parce que tu t’es coincé le doigt dedans, la porte, elle peut pas être PD, tu vois ? 

Ce type d’argument me donne envie de mourir / vomir / hurler sur les gens / leur mettre le nez dans leur propre caca comme un chat qu’on punit d’avoir déféqué ailleurs que dans sa litière, mais je m’égare. 

Reprenons depuis le début. Parce que si on a tous déjà utilisé une injure comme point de ponctuation, seul, entre potes, est-ce que ça veut dire qu’on peut l’utiliser tout le temps, notamment en public ? 

La réponse est non. 

Explication linguistique et sémantique : une histoire rapide des insultes homophobes

Le français est, semblerait-il, l’une des seules langues où les insultes sont dénuées de sens ou de signification sincère. Jurer comme un charretier, c’est le propre du français. Demandez à nos frères québécois, ou dites simplement « tabarnak » devant eux pour voir leur réaction. Autrement dit, on a tendance à oublier l’origine des diverses insultes que l’on utilise à tire-larigot. Entre le con, qui est en fait la matrice féminine, le putain, qui est d’ailleurs putophobe, l’enculé fait partie de ces mots que l’on utilise un peu trop souvent, notamment dans les régions du sud de la France. On l’emploie pour signifier le mépris, aux même titre que connard. Qui est d’ailleurs le seul mot qui me vient à l’esprit quand on cherche un synonyme, qui ne soit pas un dérivé homophobique clair, comme tarlouze, fiotte ou encore pd, la sainte trinité des insultes dans les stades ou entre particuliers. 

A ce manque de sens, on va ajouter, pour justifier l’utilisation de ces termes dans le domaine public, le fait qu’ils ne sont pas vraiment adressés à une personne en particulier, mais à un ensemble de personnes – un groupe de fans, par exemple -. En attaquant un concept un peu vague, il est facile de se décharger, encore une fois pour ôter du réel sens à l’insulte. Autrement dit, on est sur un type d’excuse « mais c’était pas contre toi / vous » quand les communautés actuellement concernées s’insurgent. Et évidemment, si aucune cible et aucun sens, alors aucune raison de s’insurger, ce n’est qu’une énième polémique stérile, provoquée par une communauté qui se victimise.

Sauf que ce n’est pas le cas.

Avec ces excuses faciles, les injurieux oublient fondamentalement l’usage tacite de la langue et ses images mentales. Le langage est bien plus puissant que les fonctions simplifiées qui semblent bien faire l’affaire de ceux qui sont blâmés pour leurs propos. Pour faire simple, quand on émet un message, l’image mentale associée se construit immédiatement. Ces images sont crées par les constructions sociales – l’éducation, la façon dont la société envisage les différentes questions, la culture populaire, comme la littérature, les films et autres -.

Par exemple, quand on parle d’un groupe d’ouvriers, l’image mentale associée aux mots intervient. On imagine plus facilement un groupe d’hommes avec des casques de chantier, du cambouis jusqu’aux épaules, le regard déterminé et le corps solide, un peu comme ces clichés de mineurs saisissants. Dans ce groupe, peu ou pas de femmes. C’est ainsi qu’on définit que le langage est sexiste.

Ainsi quand on parle d’enculé, l’imaginaire populaire va immédiatement se figurer une relation homosexuelle – même si évidemment, la sodomie n’est pas l’apanage des homosexuels dans la vraie vie, le langage est différent de ce que la réalité veut bien décrire en soi, puisque cela reste une façon arbitraire de délimiter le monde -. Et en quoi la sodomie est humiliante ? 

Une histoire croisée entre hétéronormativité, patriarcat et domination religieuse, le grand bingo de l’explaining

Pour deux raisons, dont une est un peu plus scientifique que l’autre, qui reste une hypothèse. La première c’est qu’une sodomie comme n’importe quelle pénétration, est une relation de domination entre celui qui donne et celui qui reçoit. Au-delà de cet aspect pratique, on n’oubliera pas non plus la façon dont la religion catholique a modelé nos sociétés occidentales européennes. A travers la Bible, c’est toute un système hiérarchique sociétal qui s’est mis en place : entre l’homme et la femme bien sûr mais aussi dans les pratiques sexuelles. A travers les Lévitiques, les sanctions concernant les pratiques « déviantes » sont décrites, laissant peu de suspens sur ce que Dieu et la religion catholique pensent des relations entre hommes (très peu de mention voire aucune des femmes entre elles, mais c’est un autre sujet) : en gros, c’est pas bien du tout (tout simplement parce qu’en fait, la semence est gâchée ailleurs que dans un réceptacle naturel visant à la reproduction). Bref, au-delà des croyances, les règles émises par la Bible permettent aussi de structurer la société, à travers des sanctions et des règles. Dans des temps un peu plus obscurs (quoique), il était indispensable de faire avancer la civilisation de ses pulsions animales et le cadre fourni par les religions monothéistes permettait cette évolution.

La seconde raison est elle-aussi sociale et même patriarcale. Dans une société où la virilité est au top de la pyramide, la sodomie, et surtout la position du receveur, du « passif » car tel est le terme « technique », est une insulte à la virilité. On est au croisement entre l’acte de la sodomie en soi et l’hétéronormativité, qui explique pourquoi recevoir est insultant. La première raison est que l’anus est le siège des selles, déchet organique humain par excellence et la seconde est que la pénétration est réservée à la femme dans la croyance populaire. Donc, double peine pour les homosexuels passifs, qui sont souvent taxés de femmes sans l’être, donc de ce qu’il y a de pire dans la hiérarchie judéo-chrétienne : un demi-homme. Et ce n’est pas okay.  

Gardons les tribunes propres : le respect n’est pas à la carte

Voilà à quoi correspond le terme « enculé ». Et voilà en quoi ce terme (et tous les autres) doivent absolument être banni des stades. Parce que c’est une oppression. D’abord une oppression de la part des personnes qui font écrire des bannières insultantes et les montrer dans les tribunes, mais aussi une oppression de ceux qui, hétéros n’ayant jamais eu à subir aucune insulte sur leur orientation sexuelle, voire pire, assument que ce n’est pas si important. S’il y a bien une chose à retenir c’est la suivante : il n’y a pas de hiérarchie dans les luttes. Il n’y en a pas une qui est plus importante que l’autre, elles le sont toutes. On a la chance, dans le football féminin, d’avoir des hérauts – ou plutôt des héroïnes – qui se battent pour de la visibilité et du respect dans les tribunes comme dans les vestiaires, ce n’est pas vraiment le cas chez les hommes, à part quelques rares prises de paroles, notamment celle de Didier Deschamps qui contraste fortement avec le discours de Noël Le Graët, proposant une intransigeance dans les sanctions disciplinaires pour homophobie dans les tribunes.

Enfin, au-delà d’un problème fondamental de compréhension entre les personnes LGBTQA+ et les personnes cis-hétéros, nous nous devons de garder nos tribunes exempts de discriminations. Quel exemple donne le football si ses hautes autorités restent évasives ou laxistes sur le sujet ? Dire qu’il n’y a pas de problème d’homophobie, mais un réel problème de racisme, est inconscient et valide l’utilisation des insultes homophobes dans les tribunes. Le stade doit être (et je ne dis pas doit rester, au contraire, on doit évoluer !) Et devenir un espace où l’on se rend pour profiter du sport, soutenir son équipe, vibrer de passion. A quel moment est-il indispensable d’aller insulter l’autre équipe ? Sommes-nous des bêtes dans une arène ? Bannissons à jamais une attitude laxiste et désinvolte sur les insultes : oui, cela a fait partie du paysage du football, mais il n’y a que des hommes cis-het pour ne pas comprendre que ce n’est absolument pas indispensable et que des changements doivent être opérés. Et s’il faut suspendre des matches parce que c’est la seule sanction qui peut permettre de mettre en avant le problème et révolter les fans, alors qu’il en soit ainsi. En mettant en parallèle l’absence incontestable (et impossible statistiquement) de joueurs ouvertement homosexuels et ce genre de pratique condamnable, on a une petite idée du problème de l’homophobie dans les stades. Le courage, c’est celui de dénoncer. Le respect, si souvent prôné jusque dans les patches de l’UEFA et de la FIFA, n’est pas à la carte. 

ABOUT THE AUTHOR: Lisa Durel

Rédac-chef de WoSo France, social media manager, jase en français et en anglais. Quand elle n'écrit pas pour le site, elle regarde la NWSL, tweete aux canadiennes et joue aux jeux vidéo. Ou elle dort. Ca arrive.

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