Le propriétaire du Spirit prive Rapinoe et les joueuses d’hymne national

Ce mercredi 7 septembre, au Maureen Hendricks Field, scène inhabituelle : l’hymne national, passage obligatoire et moment attendu, se joue sans les équipes sur le terrain. Explications.

Il est vrai que dans les stades français, on ne joue même pas l’hymne de la FIFA sur l’entrée des joueuses – même pour un match international – et la Marseillaise n’est jamais chantée dans les matches de D1F. Difficile de comprendre immédiatement ce que la Star Spangled Banner représente pour les américains, tant notre sens patriotique est ridicule comparé à nos cousins outre-Atlantique. Le drapeau est l’illustration extrêmement forte des sacrifices des militaires qui ont servi et servent leur pays, ainsi que toute l’Histoire des US. Si notre hymne est un appel à la mobilisation révolutionnaire, la Star Spangled Banner raconte l’histoire d’une bataille – la Bataille de Baltimore, pendant la seconde guerre d’indépendance qui a vu s’opposer les USA et l’Angleterre en 1812 – et surtout d’une victoire décisive des américains, avec une grande insistance sur la violence de cette bataille et la fierté d’avoir vu la bannière étoilée flotter en dépit des bombardements (“and the rockets red glare, the bomb bursting in air, gave proof through the night that our flag was still there“, ce fameux passage très haut qu’Abby ne chantait jamais). C’est peut-être un détail pour vous, mais pour eux ça veut dire beaucoup. Et ce qui s’est passé dans le Maryland est pas mal lié à l’aspect militaire.

Ce contexte historique posé, vient l’histoire en elle-même qui se fait en deux parties. La première est étrangère au soccer : le 26 août, le Quaterback des San Francisco 49ers, Colin Kaepernick, refuse de se lever pendant l’hymne national et reste donc assis sur son banc. Stupeur et tremblements aux US et controverse immédiate – c’est la NFL, quand même. Ce qu’il faut s’avoir, c’est que Colin Kaepernick a des origines afro-américaines. Sommé de répondre de ses actes, il dira simplement : “Je ne vais pas me lever et montrer une quelconque fierté pour un pays qui opprime les personnes noires et de couleur. Pour moi, c’est quelque chose qui dépasse le football américain et ce serait égoïste de détourner les yeux. Il y a des cadavres dans les rues et des gens qui s’en sortent alors qu’ils ont commis des meurtres” (source : NFL). Les communiqués de presse affluent, le club se fait médiateur en rappelant qu’en vertu de la liberté d’expression, il ne condamne pas la décision de Kaepernick de vouloir ainsi marquer la cérémonie précédent le match. En fait, personne ne le condamne : ni son club, ni son coach, ni la NFL, qui souligne que les joueurs sont encouragés à rendre hommage à l’hymne et au drapeau mais que ce n’est pas une obligation, ni même le président des Etats-Unis, Barack Obama, qui a également émit une déclaration dans ce sens. En revanche, les fans le prennent beaucoup moins bien et voilà Kaepernick dans une tourmente que l’on qualifierait volontiers de raciste.

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C’est là où le second élément rentre en jeu : Megan Rapinoe, midfielder du Seattle Reign – décidément, il ne fait pas bon être GM du Reign, en ce moment, avec les controverses en cours – et joueuse de l’USWNT , met un genou au sol pendant l’hymne national pendant un match contre le Chicago Red Stars. Rapinoe ne fait pas partie du starting XI, elle procède donc à sa propre protestation du banc. Ca ne passe pas très bien non plus et alors que la couverture médiatique est relativement minime pour la NWSL, d’autres médias mettent le nez dans l’affaire et vont rendre virale la photo – certaines tribunes qualifient d’ailleurs Pinoe de copycat de Kaepernick, montrant clairement qu’ils n’ont rien compris à ce qui se passait en poussant l’argument de l’insulte au drapeau. Oui, comme si Kaepernick et Pinoe l’avaient brûlé ou avaient levé le majeur devant le drapeau, ou pire encore -. Interrogée par Julie Foudy après le match – un nul 2-2 -, Pinoe dira ceci : “Je suis écoeurée par la façon dont est traité Colin Kaepernick. Ce n’est que du racisme. “Reste à ta place, le black”. A mes yeux, ce n’est pas juste. Nous avons besoin d’une discussion plus conséquente sur la façon dont les personnes de couleurs sont traitées. Et pour être honnête, en tant que lesbienne, je suis restée debout avec ma main sur le coeur pendant l’hymne national, avec le sentiment que mes propres libertés n’étaient pas respectées. Alors, je ne peux que sympathiser avec son geste. La moindre des choses que je puisse faire, c’est nourrir la conversation avec lui en m’agenouillant pendant l’hymne national“. Comme les San Francisco 49ers, le Seattle Reign FC n’y trouve pas spécialement de choses à dire, tout en comprenant que les gens puissent se sentir offensés. Mais rien n’est fait pour “empêcher” Pinoe de s’agenouiller. Ca aurait pu s’arrêter là, mais Rapinoe a ensuite confié à Sebastian Salazar, de CSN mid-atlantic, qu’elle comptait bien poursuivre cette routine en guise de protestation, y compris pendant le match contre le Spirit.

Scandale. Que faire ? Non, en réalité, pas l’ombre d’un scandale quand on rentre sur le Plex, personne n’a l’air de s’inquiéter outre mesure. Par contre, on s’inquiète du temps : déjà une heure de lightning / weather delay, le match prend du retard et ne débutera qu’à 19h45. Soit. Les équipes quittent le terrain après l’échauffement et une seconde plus tard, annonce au haut parleur du Spirit. Le message classique : “nous vous prions de vous lever et vous décoiffer, pour l’hommage au drapeau et l’hymne national”. Stupéfaction : aucune des équipes n’est sur le terrain et Jeff Plush, le grand patron de la NWSL présent au match doit se précipiter dehors pour pouvoir lui-même assister à la cérémonie. Les fans sont confus, mais beaucoup pensent que le Weather Delay est la seule explication possible, en mode expédition, pendant que les équipes sont dans le vestiaire. Les fans sont confus, on est confus, les joueuses sont confuses, le commissaire de la NWSL est confus, bref, personne n’était au courant.

Sauf qu’il faut simplement se rendre sur Twitter pour comprendre qu’il s’agit ni plus ni moins que d’une “prévention” contre Pinoe. En empêchant les deux équipes d’assister à la cérémonie et communier avec les fans, le Washington Spirit empêche Pinoe d’insulter le drapeau. Et la raison rejoint le premier paragraphe.

On vous pose ça là et on vous traduit :

“A la lumière de la déclaration publique faite par la joueuse du Seattle Reign et de l’USWNT Megan Rapinoe, faisant part de son intention de s’agenouiller pendant l’hymne national, nous avons décidé de le jouer dans le stade en avance plutôt que d’imposer à nos fans et nos amis l’irrespect que ce geste représente.

Nous comprenons que cela puisse paraître extraordinaire, mais nous croyons que c’est la meilleure option pour empêcher de détourner l’attention du match en un jour si important pour notre franchise.

Bien que nous respections les libertés individuelles et sommes convaincus que Mme Rapinoe est une personne formidable avec un grand coeur, nous exprimons respectueusement notre désaccord face à sa méthode de détournement de notre événement à des fins personnelles –  bien que valeureuses -.

Parce que le Spirit est une équipe dont le propriétaire est un vétéran, l’hymne national a une signification exceptionnelle pour l’organisation. Notre propriétaire, Bill Lynch, a perdu des amis pendant des conflits à l’étranger et a également des amis qui ont perdu des proches pendant des batailles. Jouer l’hymne national avant chaque événement sportif est devenu une règle pendant la Seconde Guerre Mondiale et était une façon d’exprimer le patriotisme des fans et des équipes, ainsi que témoigner leur soutien à l’armée américaine. Cette tradition, d’honorer notre armée et notre patriotisme avant chaque match est très important pour nous. Nous pensons qu’il y a d’autres façons de lancer un débat que de ternir une tradition qui est importante pour tant de personnes.

Permettre volontairement le détournement par n’importe qui de cette tradition qui représente tant de choses pour des millions d’américains et tant de nos fans pour n’importe quelle raison serait effectivement aussi irrespectueux que le faire nous-même. Les athlètes professionnels ont un nombre incroyable de followers, avec lesquels nous estimons qu’ils peuvent interagir et lancer des débats sérieux directement, avec de vrais objectifs ou via des interviews traditionnelles, plutôt qu’insulter notre armée et nos fans.

Nous regrettons que cette décision ait affecté les joueuses qui n’avaient aucune intention de s’agenouiller et leur retirer leur propre envie de rendre hommage à notre grand pays sur le terrain. C’est un problème que nous prendrons le temps d’évoquer ensemble.”

Pour le manque de distraction, c’est totalement raté. Aux US, les médias parlent moins du match – brillant – que de ce problème d’hymne national.

Le Washington Spirit, vraiment ? Non. Rectification : le propriétaire du Washington Spirit, Bill Lynch.

ATTENTION VOICI UN POINT LE POINT : qui est-il, comment est-il arrivé à son poste, quelle est son histoire, pourquoi sanctionner les joueuses, quel est son but ?

… On ne sait pas. Bill Lynch est le genre de propriétaire à se fendre de communiqué une fois par an, un vétéran qui a servi et a perdu des proches, comme beaucoup de militaires, dans cette tragédie qu’est la guerre.

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On le voit, dans le communiqué, la dichotomie est simple : d’un côté la grandeur militaire américaine, bien plus que respectable, bien sûr. De l’autre, un individu, Megan Rapinoe, et sa lubie de “mettre un genou à terre”. Dans les mots du communiqué, il y a la volonté maladroite de ne pas réduire l’événement à Rapinoe tout en réduisant le problème de l’hymne à un aspect purement militaire. Et comme pour beaucoup de choses, c’est en muselant la menace dans une ridicule tentative de prévention que l’on fait passer le message. Bill Lynch a échoué. Pinoe a gagné. Parce que l’hymne, c’est certes la puissance militaire américaine, mais c’est aussi son Histoire. Et l’Histoire des USA, c’est une chronologie de la lutte pour les droits sociaux. C’est une histoire sanglante, une histoire de protestation, une histoire avec des gens qui ont fini avec des balles dans la tête pour s’être battu pour ces droits. Ca n’a jamais été pour eux personnellement. Ce n’est pas par pêché d’orgueil qu’Harvey Milk a été tué. Et si certains sont morts d’avoir simplement vécu – on pense aux dernières tragédies dans les rues, avec des personnes de couleur abattues par les forces de police sans raison évidente -, ils sont devenus les martyrs d’une cause qui les dépasse. Et comme Pinoe le rappelle, dans cette course à l’égalité “raciale”, il est important d’avoir des personnes blanches engagées dans la lutte. Comme il est important d’avoir des hétéros pour soutenir la cause LGBTQA. Contrairement à ce que soutient le communiqué de presse, ça n’a rien de personnel. C’est sociétal. 

De même, il est intéressant de relever un des arguments du Spirit, concernant l’utilisation des plateformes pour lancer des débats. Ces joueuses n’ont eu de cesse d’utiliser leur plateforme. Que ce soit Solo comme Pinoe, en passant par Abby Wabmach, Joanna Lohman et Ashlyn Harris pour d’autres sujets, les joueuses ne se privent pas. Elles sont là pour les fans, pour faire avancer des choses qui les dépassent et qui les nourrissent, elles utilisent twitter et les réseaux sociaux, elles donnent des interviews, elles menacent de faire grève, mais est-ce que cela s’est avéré efficace ? La réponse est “moui, bof”. Sans plus. L’impact est indéniable, mais est-il aussi puissant que d’agir pendant l’hymne national ? Certainement pas. On est clairement face à une déclaration de quelqu’un qui ne doit pas mesurer tout le chemin à parcourir et tout ce que les joueuses, payées au lance pierre – certaines vivraient sous le seuil de pauvreté si elles s’en tenaient au soccer -, tentent de faire sans succès par leurs propres moyens.

On notera aussi l’utilisation à plusieurs reprises du mot “hijack”. Pour les francophones anglophiles que nous sommes, ce mot a de quoi légèrement inquiéter : c’est typiquement le terme utilisé pour les détournements terroristes.

Pour en revenir et finir avec Bill Lynch, il faut aussi souligner qu’il est le genre de propriétaire à ne rien dire concernant l’ouverture du mariage gay dans tous les états. Et que le Washington Spirit est la seule équipe de la NWSL à ne pas proposer de Pride Night. La seule. Nul besoin de nommer des joueuses, même si le Spirit a dans ses rangs des joueuses out. Mais simplement se souvenir que devant la tribune réservée au Spirit Squadron, le drapeau gay flotte fièrement. Pinoe sera la première à avancer l’argument : et si au final, l’interdiction était un acte homophobe ? D’après elle, de par ses discussions avec des joueuses du Spirit passé et présent, elle a compris qu’en interne, on n’était pas très ouvert à ce sujet – toujours plus qu’en France, mais ça, c’est une autre question, don’t even get me starting -.

Qu’est-ce qu’on en pense dans les tribunes ? En tout cas, si aucune joueuse n’a fait de déclaration officielle, certains fans sont fâchés de cette décision. Typiquement, les non fans, qui n’étaient pas là au Plex mais qui ont une opinion du drapeau aussi haute que leur opinion du football féminin est basse ou inexistante, sont ravis de cette décision. Mais pour les joueuses, c’est être privées d’une fierté sur leur terrain, leur dernier match de la saison, qui a été crucial. Alors que Pinoe aurait pu tout aussi bien pu être écartée, solution d’autant plus évidente qu’elle n’était pas dans le 11 de départ. Pour les fans, c’est aussi ne pas voir leurs joueuses fièrement représenter leur drapeau. C’est aussi se rendre compte de la limite de la liberté d’expression – alors que sur une échelle de 0 à l’autodafé de drapeaux, on est quand même pas très haut dans l’échelle de l’irrespect -.

Le Squadron l’a hurlé : “LET HER KNEEL” lorsque Pinoe est rentrée sur le terrain en deuxième mi-temps. Ils ont aussi hurlé son nom, non comme un quolibet, mais bien en soutien à la midfielder du Seattle Reign. Et au sein de l’organisation du Spirit même, la décision ne fait pas l’unanimité : un tweet s’est échappé, rapidement effacé, on vous laisse en juger par vous même.

“Voilà à quoi ça ressemble vraiment de détourner quelque chose. Megan Rapinoe a le droit de s’exprimer”

Image : WoSo France – Flora Dubois

 

 

Rédac-chef de WoSo France, social media manager, jase en français et en anglais. Quand elle n’écrit pas pour le site, elle regarde la NWSL, tweete aux canadiennes et joue aux jeux vidéo. Ou elle dort. Ca arrive.

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