Journal de #FIFAWWC – L’allée des coeurs brisés

Au coeur du Parc des Princes, dans des méandres de couloirs interminables, à des années lumières de la clameur fébrile des tribunes, il existe l’allée des coeurs brisés. C’est une double peine : passage obligatoire jusqu’au bus, on y croise les vainqueures du match, comblées des honneurs nationaux, les félicitations des médias, qui voient déjà de grands projets et un parcours exemplaire pour les gagnantes. L’Histoire est écrite par les vainqueurs, on le sait. Et surtout, on y croise les médias qui viennent poser les questions qui fâchent, les questions qui blessent, les questions qui remettent en question et qui brûlent le coeur comme une lame chauffée à blanc. Celles auxquelles il faut répondre, parce que ça fait partie du jeu aussi.

C’est dans ces allées qu’on traîne nos crampons, la lèvre tremblante, essayant de retenir les mots qui se sont échangés dans les vestiaires. Ne pas laisser couler les larmes. Ces larmes qui sentent l’amertume des sacrifices, la remise en question, l’impression que les prochaines échéances sont à des milliers d’années de ce moment crucial, horrible, ces trois sifflets qui mettent une fin radicale à des rêves chéris pendant des années. Pour certaines, c’est la fin du rêve ultime d’un jour soulevé le trophée ouvragé, la fin d’années de suspens et d’espoir. Est-ce qu’on se fait des promesses aussi brûlantes qu’elles sont nées de la douleur ? Est-ce que cela redonne à celles qui s’étaient dit que c’était le baroud d’honneur l’envie de continuer ? De revenir sur ces décisions pour ne pas s’arrêter sur une telle amertume ? Ou au contraire, est-ce que ce sont dans ces vestiaires, dans cette allée des coeurs brisés, que l’on admet qu’il faut raccrocher ?

Dans ces allées des coeurs brisés, on y croise des regards hagards, des jambes gourdes. Et même s’il y a le camp des gagnants et celui des perdants, une fois qu’on est éliminé d’une aussi grande compétition, il n’est plus question de maillots ou de fierté nationale entre les deux adversaires. Entre anciennes coéquipières, on s’étreint. On se félicite, on essuie les larmes de la malheureuse qui repartira chez elle le lendemain, du revers de la main. On cherche son regard, on lui promet qu’il y aura d’autres duels. Qu’il y a autant de respect que d’honneur à avoir joué contre elles. Que l’âme est belle quand le coeur est brisé. Pendant une seconde, les journalistes restent en retrait. Les larmes coulent sans s’arrêter et on s’en fout des caméras et des dictaphones. Dans l’allée des coeurs brisés, on laisse se fissurer les barrières.

Dans ces allées des coeurs brisés, les sourires et les moments de complicités dont on avait été témoin sur les terrains d’entraînement semblent si loin. Si évanescents. On voudrait ramasser toutes les pièces de ces coeurs brisés, et les refaire, les soigner, les protéger, leur promettre que tout irait bien. Mais les pièces s’échappent, s’évanouissent, nous glissent entre nos doigts impuissants sur la rivière de larmes qui s’écoule silencieusement des joues fatiguées.

Et les quelques mots qu’on échange, parce qu’on se connait plus qu’on ne se côtoie, certes ne pourront jamais soigner la blessure, surtout lorsqu’elle vient d’être infligée avec le sang qui bout encore dans les oreilles, la tête et le coeur. Mais peut-être qu’au fond, en sortant dans le couloir pour rejoindre le bus, cet abri éphémère et maudit qui nous ramène à l’hôtel puis au bercail, ils touchent et nous rappellent qu’il y a toujours un après à la défaite. 

Christine Sinclair me serre la main. Et dans son regard pers – comme Athéna dans les périples homériques, comparaison intéressante s’il en est -, rougi par le chagrin, il y a cette lueur qui s’allume quand je lui dis « on se revoit l’année prochaine. » La lueur de ceux qui ont encore la dalle. Elle part dans le couloir en riant quand on parle de certaines choses qu’on avait déjà partagé avec elle, quelques années auparavant. Et cette promesse là, dans la tristesse, la douleur et la blessure, on a vraiment envie d’y croire.

Dans ces allées des coeurs brisés, l’espoir est aussi vacillant qu’un sourire entre les larmes. Mais il existe.

And now. Rise.

ABOUT THE AUTHOR: Lisa Durel

Rédac-chef de WoSo France, social media manager, jase en français et en anglais. Quand elle n'écrit pas pour le site, elle regarde la NWSL, tweete aux canadiennes et joue aux jeux vidéo. Ou elle dort. Ca arrive.

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