Journal de bord #FIFAWWC : une question de fierté et de politique

Juin. Enfin. Nous approchons du début de la compétition. Mais, en dehors des années de Coupe du Monde, ce mois est aussi important pour un nombre grandissant de joueuses mais aussi de fans : c’est, en Amérique du Nord, le mois des fiertés. C’est un mois de visibilité, de sensibilisation et surtout de célébration des personnes LGBTQA – lesbiennes, bi.e.s, gays, trans, queer, asexuels, alliés -. Et c’est probablement dans le football féminin qu’il y a le plus de personnes queers hors du placard. On pense à celles qui sont out and proud, comme Megan Rapinoe, Stephanie Labbé, Lisa Dahlkvist, Hedvig Lindahl, bien sûr Ali Krieger et Ashlyn Harris qui ont fait le bonheur des partisans du « Krashlyn » sur les interwebs récemment. Celles qui ont décidé de faire de l’acceptation et la tolérance un combat, et celles qui se contentent de vivre leur passion tout en exprimant qui elles sont. On pense aussi aux fans, nombreuses et nombreux, à faire fleurir dans les tribunes les drapeaux LGBTQA. Et qui cherchent dans ces athlètes des role-models, des clés vers des possibles bien plus brillants que ce qu’on peut leur asséner à la maison. 

Evidemment, nous nous sommes déjà beaucoup exprimé sur l’importance de faire son coming out. Mais, à l’aube de la Coupe du Monde 2019, et si nous prenions le mot « fierté » au sens large ? Celle d’appartenir à une communauté opprimée, de le revendiquer et de faire avancer la cause, coûte que coûte. Et c’est aussi en ça que la lutte pour l’égalité des droits LGBTQA se rapproche du féminisme – du moins sur le papier, cette entrée du journal n’est pas faite pour débattre de la réalité des combats, qui sont, comme on le sait, bien plus nuancés que cela, puisqu’on retrouve de l’homophobie au sein même de la communauté LGBTQA, ou du sexisme dans le discours de certaines personnes qui se disent féministes. 

C’est aussi se rendre compte d’à quel point le football et le sport collectif sont, par évolution naturelle, politiques et politisés. Et que cela plaise ou non. D’ailleurs, cela ne plait guère à nos amis Américains, en tout cas aux patriotes qui aimeraient vraiment beaucoup qu’on fasse la distinction entre sport et politique, quand Megan Rapinoe refuse de se tenir debout pour l’hymne national ou de mettre sa main sur son coeur. « Elle ne mérite pas de faire partie de cette équipe », peut-on lire un peu partout sur les réseaux sociaux – quand ce ne sont pas d’autres atrocités, bien évidemment. Et surtout « gardez votre politique en-dehors du sport ». 

Lier le sport avec la politique mériterait un essai tout entier. D’autres l’ont sans doute mieux écrit que moi, mais en tout cas, il faut se souvenir que l’on parle d’une compétition qui permet de départager des pays. Ce sont aussi des idéologies, des styles de vie. Si on prend l’exemple de JO de Munich, en 1936 – soit 3 ans après l’accession au pouvoir d’Adolf Hitler -, l’évènement a été l’occasion pour le Troisième Reich de montrer au monde entier la « grandeur » du régime Nazi. Hitler avait d’ailleurs embauché une cinéaste pour qu’elle produise un film de propagande, comparant les athlètes nazis aux corps des éphèbes Grecs, des Olympiens. Pour d’autres exemples plus proches de nous et un peu moins glauques, il y a aussi les JO d’Atlanta, et les JO de Moscou, pendant la Guerre Froide, qui ont été le théâtre de propagande des deux superpuissances idéologiques, le capitalisme et le communisme. D’ailleurs, les USA ainsi qu’une cinquantaine d’autres nations ont choisi de boycotter ces JO de 1980, suite à l’invasion de l’Afghanistan par l’Union Soviétique d’alors. Concernant les Coupes du Monde, on peut notamment se souvenir de 1986, hébergée au Mexique. Devant un sport populaire et l’arrivée de prestigieuses équipes, le Mexique a essayé de faire passer le divertissement et la compétition pour détourner l’attention du peuple de la misère, la corruption et les affrontements des cartels. Alors comment peut-on croire que le sport n’est pas politique ? Dès lors qu’il s’agit de l’affrontement entre plusieurs nations et plusieurs idéologies, comment peut-on douter une seule seconde de l’impact socio-politique du sport, cette guerre sans arme qui déchaîne les passions et influence directement le peuple ? Du pain et des jeux, est souvent l’adage que l’on retrouve, souvent teinté de mépris, quand il s’agit de définir l’intense popularité des compétitions sportives, en particulier du football. 

Chez les filles, ce n’est pas le cas. Pourquoi ? Parce qu’elles savent qu’elles ont une plateforme entre les mains. Qu’elles s’en emparent ou non, ce n’est pas la question, cela relève d’un choix personnel. Mais simplement, en soi, être sur le terrain, revêtir le maillot pour son pays, et jouer au football, un sport majoritairement de tradition masculine, c’est un « statement », une prise de position. C’est mener par l’exemple ou se faire porte-parole. Alors, effectivement, on ne va pas retrouver 23 joueuses avec des signes politiques forts sur le terrain, nous sommes dans une compétition sportive, pas à l’hémicycle. Mais on a déjà des mouvements, notamment embarqué par les Américaines, sur l’égalité. Soyons attentifs. La révolte, la remise en question, ne se font pas uniquement dans la violence, loin s’en faut – qui a déjà vu les trois épisodes de la prélogie de Star Wars se souviendront bien sûr de cette fameuse scène où le Sénateur Sheev Palpatine prend le pouvoir, « sous un tonnerre d’applaudissements » -. Les signes ne trompent pas, la révolution féministe est déjà en marche. 

Car, si nous avons les équipes en lice, qui choisissent ou non de véhiculer un message fort ou au contraire de simplement montrer de quoi elles sont capables, nous avons aussi toutes les équipes qui ne participent pas au Mondial. Parce que leur programme ne suit pas, parce que dans leur pays, simplement chausser les crampons est un acte passible d’exil. Et nous ne devons pas ignorer leurs voix. Nous ne devons pas ignorer qu’en Iran, les femmes sont toujours interdites de stade. Qu’en Palestine, les joueuses luttent tous les jours contre une société patriarcale, sacrifiant tout pour simplement jouer. Qu’en Afghanistan, on ignore tout des violences sexuelles subies par les joueuses. Il ne faut pas les oublier. Parce qu’encore une fois, être une femme, de surcroît une femme athlète, c’est devoir se battre plus pour arriver au même résultat. Le paysage change, on le voit d’ailleurs dans la dernière campagne de Nike, qui se fait leader dans l’inspiration sportive, une avancée précieuse pour tout le monde.

Cela me fait penser – et c’est ainsi que je rattache ce billet de réflexion au programme du journal de bord de la Coupe du Monde – à cet homme que j’ai rencontré au Canada, pendant l’un des entraînements de l’Equipe. Il s’appelle Marc, il a deux filles, qui étaient venues avec quelques copines de leur club. Evidemment, on est au Canada, terre d’amour pour le soccer féminin. Les jeunes ont le maillot de leurs héroïnes sur les épaules, se la jouent un peu avec leur ballon. Après tout, elles sont ici VIP sur le terrain d’entraînement du Toronto FC, ici pour voir leurs idoles ! Leur excitation est contagieuse et je me surprend un peu à envier un tel coeur. Marc et moi, on se pose à une table de pique-nique et on débat, chacun avec son héritage du football – l’héritage européen est extrêmement riche mais difficile, tandis que l’héritage nord-américain est plein de bonne volonté mais imparfait, il n’y a donc évidemment aucun gagnant dans ce débat -. 

« On devrait simplement arrêter de donner notre argent au football masculin. Le merchandising, les vues sur le câble ou sur internet, les places de match. Si on veut l’égalité, au fond, le nerf de la guerre, c’est l’argent. Alors on devrait tout miser sur nos filles. Et pas seulement nos athlètes »

Marc est ce qu’on peut appeler un « soccer dad ». Il emmène ses filles à leurs tournois, les soutient tout en connaissant son rôle de parent, dans le respect des équipes adverses et de leurs corps. Et surtout, de leur avenir. Dans les paroles de Marc, je comprends que la Révolution ne vient pas uniquement des joueuses, des équipementiers, des fédérations. Bien sûr, on est à un moment excitant où les filles peuvent devenir pro en zappant l’université – c’est le cas du jeune prodige Jordyn Huitema, signée au PSG -, mais est-ce réellement une bonne idée ? « On devrait simplement arrêter de donner notre argent au football masculin. Le merchandising, les vues sur le câble ou sur internet, les places de match. Si on veut l’égalité, au fond, le nerf de la guerre, c’est l’argent. Alors on devrait tout miser sur nos filles. Et pas seulement nos athlètes ». On devrait avoir plus de Marc dans nos vies. 

Joyeux mois des fiertés à celles et ceux qui le célèbrent. Joyeuse Coupe du Monde. Ne l’oublions pas : le sport est un enjeu qui nous dépasse.

ABOUT THE AUTHOR: Lisa Durel

Rédac-chef de WoSo France, social media manager, jase en français et en anglais. Quand elle n'écrit pas pour le site, elle regarde la NWSL, tweete aux canadiennes et joue aux jeux vidéo. Ou elle dort. Ca arrive.

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