[Humeur] Ballon d’Or 2018, le sacre d’Ada Hegerberg et du sexisme

Hier se tenait la cérémonie du Ballon d’Or présentée à nouveau solo par France Football, après le divorce d’avec la FIFA. Une cérémonie qui a couronné pour la première fois un Ballon d’Or féminin. Et si la Norvégienne Ada Hegerberg a remporté le trophée, son inscription dans les livres d’Histoire est entachée par la « blague » douteuse de Martin Solveig. En effet, il est important de le savoir : Ada sait-elle twerker ? Attention, manifeste féministe en approche.

Ada Hegerberg : la trempe d’une championne

Impeccable Ada. La serial buteuse de l’Olympique Lyonnais, le prodige Norvégien, la puissance et la discipline venue du froid, qui fait le plaisir des supporters lyonnais et des fans de football. C’est en toute logique, devant Pernille Harder, Sam Kerr et Dzenifer Marozsan, qu’Ada Hegerberg, trois fois sacrée championne d’Europe, championne de France, lauréate du prix de la footballeuse de l’année de la BBC et du Norwegian Sports Person of the Year, 23 ans, 219 buts en 215 matches, en toute logique donc, qu’elle remporte le premier trophée.

Et c’est avec une grande humilité qu’Hegerberg reçoit son prix, entourée de ses équipières, en affirmant que c’est une victoire collective, une victoire lyonnaise. Son discours, bref, concis, a tout des grands morceaux, de ceux qui montrent que nous sommes dans un changement positif pour les femmes et le sport féminin. En voici la traduction :

« Je souhaiterais remercier France Football pour cette incroyable opportunité que de pouvoir remporter ce trophée. C’est un grand pas pour le football féminin, tout le travail abattu est capital pour la discipline, et ensemble nous allons faire la différence. Je voudrais terminer ce discours avec quelques mots à destination de toutes les jeunes filles, autour du monde : s’il vous plaît, croyez en vous. »

Les championnes, on les détermine par leurs performances sur le terrain, mais aussi sur leur attitude en dehors. Ada Hegerberg est une p****in de championne. Point barre.

L’idée de voir une femme remporter le Ballon d’Or, au cours de la même cérémonie que les hommes, place le football féminin dans les hautes sphères médiatiques. Même si nous sommes beaucoup à tenter d’apporter notre pierre à l’édifice, des grands coups de pouce de la part d’événement aussi prestigieux sont absolument capitaux pour la progression de la médiatisation du sport. Au-delà de la responsabilité des médias à parler du football au féminin et d’ouvrir à une plus grande audience des perspectives de compréhension du sport, nous avons besoin d’héroïnes. Nous avons désespérément besoin de femmes pour montrer l’exemple, pour tenir des discours à destination des plus jeunes. Parce que c’est à partir de 6 ans que les filles arrêtent de croire en leurs qualités. Et qu’elles commencent à croire que pour s’en sortir, elles devront en baver. Pas parce que nous vivons dans un monde qui court à sa perte, pas à cause du marasme économique, pas parce que la vie est un défi en soi. Mais parce qu’elles sont nées et assignées biologiquement femmes. Il est temps d’arrêter de prendre des pincettes : nous vivons dans un monde de mer*e, où le sexisme intériorisé (ou extériorisé, d’ailleurs, certains ne s’en cachent pas) empêche encore les femmes d’être présidentes. Alors nous avons besoin de féminisme et de solidarité pour faire progresser les mentalités. Nous avons besoin d’héroïnes, nous avons besoin d’alliés. Nous avons besoin d’un environnement positif, qui sait de quoi il parle et surtout comment le traiter.

Survient alors le Martin Solveig Gate.

Le Martin Solveig Twerking Gate : une illustration

Pour ceux qui ont oublié qui est Martin Solveig, c’est un DJ, producteur, plutôt connu à l’époque de ma folle jeunesse pour des morceaux qui restaient bien en tête type « Jealousy ». Solveig co-host avec David Ginola la cérémonie du Ballon d’Or. Et d’un seul coup, la question consternante qui va mettre en retrait tout ce qui a pu se passer. « Est-ce que vous savez twerker ? »

Est-ce. que. vous. savez. twerker.

Twerker. Danse popularisée par les clips vulgos de hip-hop, r’n’b et autre pop grand public, qui puise ses racines à la Nouvelle-Orléans, passée entre les mains de Miley Cyrus qui se réapproprie le twerk comme un levier pour s’éloigner radicalement de l’image de la petite fille Disney Hannah Montana style, comme chez Drake et autres artistes internationaux qui ne participent pas vraiment à l’évolution des mentalités à propos de la femme et de son corps. Car, on ne va pas se le cacher : le twerk a des codes sensuels et sexuels, que l’on passe des clips musicaux au porno. Elle consiste à  secouer son booty, à faire montre de ses fesses et de se frotter potentiellement contre une personne ou un objet, dans une forme de préliminaires musicaux. Donc, la question est de savoir si Ada Hegerberg, footballeuse professionnelle, sait twerker. Avec tous les sous-entendus, conscients ou non, derrière. Laissons à Martin Solveig le bénéfice du doute.

Soyons objectifs : peut-être qu’elle le sait. Peut-être qu’Ada Hegerberg apprécie se la donner derrière les rideaux, en boîte, avec ses potes, avec son mec, avec d’autres mecs, d’autres filles, on sait pas, et très clairement ? On s’en tamponne le coquillard. Cela relève de sa vie privée, de son corps. Elle en fait ce qu’elle en veut. Elle en fait bien ce qu’elle en veut, cela ne changera jamais ses performances sur le terrain et à quel point elle a le football dans le sang. Et on n’a pas besoin de le savoir. Est-ce une information capitale pour la promotion du football ? Non.

Alors, Solveig s’est excusé, devant l’ire digitale qui s’est abattue sur lui. En une seconde, la presse du monde entier a hurlé au loup et s’est empressé de condamner ses propos, allant jusqu’à éclipser le succès d’Ada et l’importance d’avoir ENFIN un Ballon d’Or féminin. Puis, il y a eu les articles et les tweets d’opposition : « il ne faut pas oublier qu’Ada est entrée dans l’Histoire » et qui vont retracer tout le palmarès de la Norvégienne de manière exhaustive. Mais mettre de côté le problème n’est pas non plus une solution. Solveig s’est excusé et Hegerberg elle-même assure qu’elle a bien compris que c’est une blague et qu’il n’y avait pas de souci, qu’elle n’avait pas pris cela comme du harcèlement sexuel. Et le problème n’est pas Martin Solveig. Pas que. Jamais en Norvège aucun homme n’aurait osé poser cette question, mais soit. Nous ne sommes pas là pour nous mettre dans la tête d’Ada Hegerberg.

La vraie question, le vrai débat

Certes, ce n’est pas à proprement parler du harcèlement sexuel. Certes, les excuses ont été faites – par contre quand on est un DJ à la carrière internationale et qu’on parle en français pour poser la question à 3 de QI, on évite de se planquer derrière la soi-disant limitation de son vocabulaire. -. Certes, Martin Solveig est un DJ invité pour faire le show, pas pour parler football. Mais on peut en trouver des milliards des excuses pour dire « mais vous en faites tout un fromage », mention « oh là là de toute façon on peut plus rien dire », en passant par « mais ça va, c’est une blague. » Stop. Ca fait des milliers d’années que des milliards de femmes entendent ces blagues lourdes – et ici on passera aussi sur toutes les remarques sexistes intériorisées. Stop. Sérieux.

Martin (tu veux bien que je t’appelle Martin ?), ce n’est pas à propos de toi. Ce n’est pas uniquement à propos de toi. Oui, tu aurais pu faire pire. Tu aurais pu faire mieux. Franchement, on était à une blague près de faire de ce premier Ballon d’Or féminin un vrai succès. Même si c’est devenu un peu le Ballon d’Or de Martin, il y a autre chose à faire. Il y a d’autres choses à raconter et surtout comprendre. Alors on arrête les con***ies et l’hypocrisie. Parce que ce qui s’est passé montre que c’est encore la m***e. A tous les niveaux.

Ce qui s’est passé est représentatif du football féminin dans son ensemble et de la question des femmes dans la société. Ce qui s’est passé est une énième démonstration que ni Me Too ni Balance ton Porc ni toute la lignée des grandes féministes qui se sont succédées au Koh Lanta du sexe et du genre ne sont parvenus à un vrai changement. On fait deux pas en avant, on y croit, on tient le trophée, et d’un coup Jean-Jacques Random va arriver, faire sa grosse blague de cul, tout le monde rigole, ou tout le monde s’outre, mais on oublie l’essentiel, puisque le débat va immédiatement dériver sur « on peut plus rien dire ». Pas de totem d’immunité contre le sexisme intériorisé. Encore en 2018, même sous forme de blague, on ramène la femme à son statut de créature sexualisée et d’objet de désir – alors pour tous ceux qui disent « mais c’est bien de désirer une femme », arrêtez votre char, il y a un gouffre entre désirer une femme pour son habilité à twerker et la respecter parce que c’est une joueuse de football talentueuse -. Personnellement je n’ai aucune réponse à apporter quand on me sort l’argument ultime bloquant du on ne peut plus rien dire™️. A part que si, on peut encore tout dire, mais qu’il ne faut pas s’étonner si les personnes concernées directement (ici les femmes et personnes s’identifiant comme femmes) exercent leur droit de réponse.

Parce qu’avant, on disait tout parce qu’on était entre cou**les en majorité dominante et que les femmes n’avaient pas leur mot à dire. Merci aux féministes, merci à Simone Veil et à Simone de Beauvoir et surtout merci aux réseaux sociaux de nous offrir une plateforme pour parler féminité, féminisme et pourquoi c’est lourd d’avoir des remarques sexistes, de la petite blague pourrie de Solveig aux pires sorties de ton collègue qui ne se rend pas compte d’à quel point ses paroles peuvent blesser ou formater des personnes.

L’athlète, un mystère effrayant ?

Ou alors il y a un mystère, une sorte de fantasme, de frustration, ou de simple interrogation, dans tous les cas la question se pose : comme si, à chaque performance, il fallait dédramatiser, démystifier, l’athlète au féminin. Peut-être que ça rassure ? De se dire que malgré ses performances, une joueuse est un être humain, qu’elle aime sortir, twerker, peut-être même qu’elle fait du sexe, et pire, qu’elle aime ça. Mélange de voyeurisme – parce que chez les mecs, on retrouve la même chose, évidemment, avec les magazines people et les paparazzi, parce que vraiment ce serait dommage de laisser les gens faire leur boulot et avoir leur vie privée – et de sexisme. L’athlète, une femme comme les autres, qui malgré ses performances qui viennent concurrencer les hommes, doit absolument être ramenée à son corps, à sa féminité fragile et à sa place dépendante du désir des hommes, forgée par des millénaires de sexisme. Une athlète qui tutoie les hommes, ça fait flipper. Du coup on leur fait passer des tests pour savoir si elles n’ont pas trop de testostérone, pour voir si elles ne seraient pas aidées par un coup de pouce de la virilité. Une athlète indépendante, qui travaille dur pour parvenir à ses fins, qui enchaîne les titres et les buts, dans une discipline masculine reine chez les hommes, ça fait flipper – calme-toi Martin, je ne parle pas uniquement de ta petite bourde -. Mais les mecs. Il va falloir se faire à l’idée : les femmes sont de grandes athlètes, qui n’ont pas besoin d’hommes pour s’en sortir et qui n’ont pas à justifier leur féminité. Et là encore, il y a énormément de boulot.

Un palier et un futur super excitant

Nous sommes à un palier à ce propos. Et cette fois, parlons des médias et de leur façon de traiter les femmes. Surtout en France – on remarquera que les premiers à s’offusquer et à sortir des papiers analytique et sociaux sont les anglophones -. Il y a encore quelques années, on demandait à Louisa Nécib comment elle faisait pour rester féminine sur les terrains. On fait poser Alex Morgan dans un rôle plus féminin en bikini – quand Ali Krieger se met à nue pour parler à ESPN Body Issues, revue bien plus positive qu’un Sports Illustrated -. Maintenant, nous changeons : les médias vont s’ouvrir à plus de journalistes sensibles à la cause féminine et féministe, et nous parlons de performances dans les médias grand public comme Eurosport. C’est une étape essentielle : en parlant performances, on commence à mettre les femmes sur le même terrain que les hommes – ce serait pas mal aussi du coup d’abandonner tous les adjectifs qui ont trait à la féminité quand on commente ou écrit -. Mais l’étape supérieure sera, une fois qu’on aura bien compris que les blagues, les petites remarques et compagnie, on peut absolument se retenir de les faire quand on juge qu’elles n’apportent rien au débat ou que la question n’est pas là, d’ignorer tout cela. Tout ce débat. Toutes ces excuses qui sont fausses, tous ces gens qui trouvent qu’on parle trop de féminisme. Parce que vraiment, ça ne demande pas beaucoup d’efforts de juste se taire et célébrer la victoire d’une joueuse extrêmement talentueuse. Vraiment, sincèrement. Juste se taire. Un jour, ce stade sera dépassé. Un jour, le besoin de parler de la vie privée des joueuses et athlètes féminines ne se fera plus sentir. Un jour, les hommes n’auront plus peur et comprendront qu’on peut cohabiter sur le terrain sportif.

Un jour, on ne racontera que des belles histoires, on parlera de ces athlètes qui inspirent, qui sont des pionnières, et qui donnent de l’espoir aux jeunes filles. Comme Ada Hegerberg.

Rédac-chef de WoSo France, social media manager, jase en français et en anglais. Quand elle n’écrit pas pour le site, elle regarde la NWSL, tweete aux canadiennes et joue aux jeux vidéo. Ou elle dort. Ca arrive.

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