HALFTIME WITH : Joanna Lohman

Si vous suivez la NWSL, le nom de Joanna Lohman, la midfielder du Washington Spirit avec une coupe de cheveux improbable, ne vous est sans doute pas inconnu. Celle qui a largement contribué au succès du Spirit en ce début de saison a passé une mi-temps avec nous. C’est parti, bienvenue dans notre nouvelle série !

Pour le club, la patrie, et le football féminin

Si par hasard vous cherchez Joanna Lohman au Maryland SoccerPlex ou sur n’importe quel autre terrain où les Spirits évoluent, c’est simple. Lohman ressemble à une guerrière. Gameface on, JoHawk au vent, c’est elle qui balance les headers meurtriers qui propulsent les Spirits en tête du classement de la NWSL. A 33 ans, c’est une des héroïnes de son équipe. Cette saison, les joueuses de Jim Gabarra montrent leur meilleur visage. Pourquoi ? En face des buts, quand Lohman a la balle à ses pieds ou quand elle peut l’atteindre n’importe où dans les airs, la réponse tient en un seul mot : l’exigence. S’entraîner chaque jour. Repousser ses limites. Mais on sait tous qu’il faut 23 joueuses pour remporter un match – à moins qu’on soit aux JO, mais c’est une autre histoire. Alors quoi de neuf chez les Spirits ?

Premièrement, c’est la seule équipe à avoir fait peu de changements dans le roster suite aux deux drafts et aux divers échanges. Elles ont appris à se connaître par coeur et c’est ce qui ressort sur le terrain : “On a une vraie alchimie sur et en-dehors du terrain. L’affection qu’on a pour chacune est notre force. Quand on est menées 1-0, on va avoir la force collective de ne pas abandonner. C’est quelque chose dont je suis très fière. On veut être meilleures et on veut l’être toutes ensembles”, nous confirme-t-elle. Comment réagit-on quand on perd une joueuse du calibre d’Ashlyn Harris ? “C’est vrai qu’il y a eu un vide. Ashlyn a un caractère en or. Mais on apprend à aller de l’avant pour évoluer avec l’équipe. Ca fait partie du job, les gens se font transférer. On a deux GK au top et elles ont fait un job du tonnerre pendant son absence. A un moment, tu ne t’inquiètes pas de celles qui manquent à l’appel, tu  te concentres sur ce que tu as.” Les résultats sautent à la figure : les Spirits sont actuellement en concurrence directe avec les Thorns et les Red Stars, qui ont joué 8 matches contre 7 pour les Spirits, qui ont dû faire une croix sur l’affrontement contre le Houston Dash à cause de la météo – enfin quand on a pour capitaine Ali “Hurricane” Krieger, qu’y-a-t-il de moins étonnant ? -.

Un nouveau chapitre pour les Spirits. 2016 marque aussi un point crucial dans l’histoire de l’US Women’s National Team. Le jeu est en train de changer. Le départ à la retraite d’Abby Wambach est un des plus importants repères de ce changement. “Elle était la plus dangereuse dans les airs. Et je pense qu’on ne verra plus jamais une joueuse du calibre d’Abby Wambach. Le sport est en plein changement : le 9 traditionnel n’a plus besoin d’être cette joueuse grande, physique et imposante dans les airs. L’USWNT l’a très bien compris et a su s’adapter : nous avons des joueuses qui sont plus petites et gèrent le rythme plus rapide des matches.” Et quand on demande à Lohman quel est l’atout de l’équipe US, elle répond sans hésitation : “La condition physique. Nous ne sommes peut-être pas les meilleures d’un point de vue technique, mais aucune équipe n’est aussi athlétique que la nôtre.” Mais bien plus que la forme physique, les US ont une mentalité qui fait la différence sur le terrain. Que ce soit pour les combats jusqu’à la dernière seconde comme on a pu le voir contre le Brésil en 2011, ou de garder un sang-froid redoutable pour les grands matches comme pour la Coupe du Monde 2015. “Aux US, les filles sont formées dès leur plus jeune âge à croire en elles et aspirer à être qui elles veulent. Et c’est très inspirant. Elles savent ce qu’il faut faire pour gagner et faire face à des challenges de taille.” Et c’est quelque chose qui pourrait servir en France.

Celebration2_Credit Rob Sanborn & Washington SpiritLes départs à la retraite. Pour des joueuses comme Wambach, Boxx ou encore Rampone, ces décisions sont simples à comprendre : il y a un moment où le corps cesse de suivre et d’obéir aux exigences du jeu, plus rapide, plus technique, plus physique. Certains d’entre nous estiment que les retraites de joueuses plus jeunes, comme Cheney ou Buehler, montrent que quelque chose cloche au niveau de la ligue, incapable d’offrir un environnement stable à ses joueuses. Lohman nuance : “Je ne pense pas que ça soit si révélateur sur le statut de la ligue. En réalité, elle n’a jamais été aussi bien qu’en ce moment. On a atteint l’instant où on sait qu’elle est durable.” Et pour une joueuse qui a vu naître et mourir les deux précédentes itérations de la ligue, la WPS et la WUSA, ce n’est pas rien. “Chaque joueuse a ses propres raisons de raccrocher les crampons. On sait clairement quand il est temps d’arrêter et cet instant peut survenir à n’importe quel âge.” La ligue va bien, merci pour elle. D’un point de vue français, il n’y a rien de plus évident. La qualité de jeu et des équipes met la barre très haut. Bien que l’aspect physique ait toujours été une force américaine, la technique, si prisée par les américaines quand il s’agit de jouer en Europe, ne fait que se renforcer au fil des saisons. Il n’est pas rares de voir des mouvements ou des combinaisons qui n’ont rien à envier aux équipes françaises de l’élite féminine. Et si on n’y prend pas garde, il se pourrait que d’ici les prochaines années, se rendre en Europe pour prendre de l’expérience ne soit plus une option si tentante que cela pour les américaines. La NWSL séduira les joueuses en leur proposant un environnement plus enviable.

Un JoHawk en Europe

Joanna_Lohman_Credit Chris Colvin & Washington Spirit (2)Quitter les US dès la fin de la carrière universitaire pour découvrir d’autres pays et d’autres cultures n’a rien d’étranger pour Lohman. En 2009, elle laisse derrière les US et le Washington Freedom pour s’entraîner au Japon. C’est son équipière de l’époque, et légende japonaise, Homare Sawa, qui lance l’invitation. Après une saison plutôt décevante de son point de vue auprès du Freedom, avec très peu de temps de jeu et des performances à la baisse, Lohman souhaitait raviver la flamme. “J’ai toujours aimé étendre ma zone de confort en me mettant dans des positions inconfortables. C’était une opportunité unique pour moi, de celles qui n’arrivent qu’une fois dans sa vie. A Tokyo, j’étais en permanence la pire joueuse sur le terrain. Mes équipières ne parlaient pas un mot d’anglais, l’adaptation n’a pas été facile. Mais quand on s’entraîne dans un environnement comme celui-ci et quand on voit à quel point les japonaises sont ingénieuses et travailleuses, il n’y a absolument aucun moyen de ne pas s’améliorer. C’était sans doute l’un des moments les plus gratifiants de ma carrière parce que j’ai été mise au pied du mur. Chaque culture est différente et appréciable pour ses propres raisons, mais le Japon est si différent des US que ces trois mois ont été un choc culturel. Mais j’aime être choquée et ça a été une expérience mémorable sur et en-dehors du terrain. Je n’étais plus la même joueuse à mon retour d’une part, et d’autre part, d’un point de vue humain, tu apprends à être modeste et tu comprends qu’on a beau être tous différents, on peut très bien s’apprécier pour ce qu’on est.” Elle a également évolué en Espagne en 2011. De quoi pouvoir comparer le soccer américain et le football européen : “La différence est culturelle. Dès notre plus tendre enfance, on est habituées à jouer et exceller dans plusieurs sports, et on comprend parfois sur le tard qu’on est faites pour faire du soccer. En Europe, on naît avec le football. On mange football, on respire football, on se couche football.” La différence est donc là : d’une part vous avez des jeunes filles qui sont entraînées à la pratique de différents sports très jeunes avec un résultat physique qui leur permet d’être polyvalentes sur le terrain. De l’autre, vous avez des filles qui s’acharnent sur l’aspect technique très tôt pour pouvoir faire la différence.

Joanna_Lohman_Credit Chris Colvin & Washington SpiritCela étant dit, ce n’est pas la seule principale différence que Lohman a remarqué, durant ses séjours en Europe. “Aux US, avoir un corps musculeux, compact et athlétique est admiré et envié. Être un athlète, c’est sexy. En Europe, les gens m’ont dévisagée comme si j’étais un monstre, en me demandant pourquoi je faisais des pompes ou des tractions, ou pourquoi je ressemblais à ça.” Les préjugés. Ils sont assez faciles à remarquer en France, lorsque la fédération lança sa campagne de publicité sur les féminines, quelques années auparavant. On pouvait y voir Corine Franco, Gaëtane Thiney et Sarah Bouhaddi en tenue d’Eve. Bien que le message soit le suivant : “doit-on en arriver là pour que vous nous regardiez”, le visuel trahit tout le reste : vous devez être féminines, désirables, sexualisées, en collant au plus près des clichés français, pour pouvoir être prises au sérieux. Dans le cas contraire vous êtes un monstre. Ou une lesbienne. Rayez la mention inutile. Et être lesbienne ne semble pas très bankable pour la fédération et les sponsors, du moins en France. Ce n’est pas bankable et ça gêne les gens. Si jamais vous vous posiez la question : dans le roster français, les 23 joueuses sont hétéros. Il est possible qu’aller à l’encontre de la logique soit français. Mais quand même. Ce qui nous amène en-dehors du terrain.

Faire la différence : se sortir de sa zone de confort

Soyons honnêtes : être un athlète ouvertement gay, bisexuel ou transgenre est toujours difficile en 2016. C’est en partie une question de culture et en dépit de l’étiquette “patrie des Droits de l’Homme” de la France – durement gagnée en 1789 -, on n’en est pas encore là. Pas pour l’instant. Aux US, c’est encore une autre histoire. Quand les supporters, venus en masse pour le dernier match d’Abby Wambach, l’acclamaient, ils saluaient une personne, une joueuse, une légende, peu importe sa sexualité. Joanna Lohman fait partie de ses athlètes inspirants, out and proud, et elle prend ce rôle très au sérieux. “Être une joueuse professionnelle est le meilleur job au monde : on est payées pour courir après une balle. Les gens dépensent leur argent pour venir nous voir jouer et ils veulent nos autographes, ce qui a le don de toujours me faire tomber des nues. Je suis vraiment reconnaissante d’avoir cette chance de pouvoir faire ce que j’aime. Mais nous sommes plus que ça. Savoir que je peux aider à changer des vies, c’est une sensation incroyable et je sais ma chance de disposer d’une telle plate-forme. Ca m’est très précieux, parce que les gens peuvent oublier tes records, tes exploits ou ta façon de jouer. Mais ils n’oublient pas les sentiments et les émotions que tu leur inspires. J’ai la possibilité d’aider les gens à se sentir vraiment bien. Je peux être l’héroïne de quelqu’un et je ne pensais pas ça possible.” Et elle n’hésite pas à donner de la voix pour créer un environnement plus sûr pour les jeunes LGBTQ.

Peu importe où l’on soit, que ce soit sur le terrain, dans une équipe ou au travail, tu ne peux pas donner le meilleur de toi si tu ne peux pas être qui tu es réellement.

– Joanna Lohman

Des paroles, certes, mais des actes aussi. Lohman s’est rendue en Inde pour initier les jeunes filles au soccer féminin – elle revient sur cette expérience dans son excellent Ted Talk -. Elle a travaillé avec GO! Athletes pour tenter d’améliorer l’environnement des athlètes LGBTQ – et avec la dernière tragédie floridienne, il y en a vraiment besoin. – “J’ai toujours été à l’aise avec l’idée d’être out et accepter ce que je suis. J’ai eu la chance d’être acceptée dès le départ. Les fans m’ont toujours soutenue pour ce que je suis. Je pense que les gens sont aussi heureux de voir qu’il y a des pionnières qui aident à faciliter les choses pour les prochaines générations. Mais chaque personne a une histoire particulière et personnelle à propos du coming out.” Elle n’ignore pas que cette facilité d’acceptation est très relative et n’a rien d’un caractère banal, malheureusement : “Avoir la liberté d’être qui on souhaite, d’être out ou non, ou encore de décider de parler ou non de sa sexualité et être accepté pour ce que l’on est est crucial. Pour en revenir à la France, en plus d’aller à l’encontre des statistiques, il est très probable que ces joueuses ne se sentent pas assez en sécurité et soutenues dans l’environnement actuel. Peu importe où l’on soit, que ce soit sur le terrain, dans une équipe ou au travail, tu ne peux pas donner le meilleur de toi si tu ne peux pas être qui tu es réellement.” Qu’on ne se méprenne pas : ça n’a pas toujours été simple ni évident pour Lohman. “J’ai subi des discriminations, en Europe comme aux US. Ca fait toujours un mal de chien, pas vrai ? Comme un poing dans l’estomac. Même si j’ai toujours été à l’aise avec l’idée d’être hors du placard et de ma zone de confort, je pense que cela fait partie du processus. Tu rencontres toujours des résistances. Tu vas faire peur aux gens. La réaction naturelle et automatique est de repousser la différence. Il faut être patient et tenter de créer un environment où la compréhension et l’écoute priment. Et on finira par faire des progrès jusqu’à ce que ça ne soit plus un problème.

Et ça va mieux. Toujours. Si le jeu et l’environnement changent, les fans changent également, dans le bon sens du terme. “La victoire à la Coupe du Monde a été très bénéfique. Il y a plus de monde dans les tribunes, ils ne font pas que nous regarder jouer. Ils nous attendent après les matches, ils veulent nos autographes ou prendre une photo avec nous, en portant nos maillots. Ils connaissent les joueuses. Ils comprennent également les problèmes et les enjeux et c’est une sensation fabuleuse. Je n’avais jamais vu ça auparavant. Savoir que j’ai pu faire partie de cette aventure et participer à l’évolution… C’est quelque chose que j’ai toujours souhaité. Nous avons de plus en plus d’interactions sur les réseaux sociaux avec nos fans et c’est vraiment génial. On a vraiment pris la bonne direction.” On attend avec impatience les prochaines étapes. Et on attend avec impatience les prochains exploits du JoHawk en NWSL.

Merci à Joanna Lohman pour cet entretien !

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Crédits photo : Washington Spirit // Chris Colvin // Rob Sanborn

Rédac-chef de WoSo France, social media manager, jase en français et en anglais. Quand elle n’écrit pas pour le site, elle regarde la NWSL, tweete aux canadiennes et joue aux jeux vidéo. Ou elle dort. Ca arrive.

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