Bruno Bini – L’aventure à la chinoise

La première fois qu’on a vu Bruno Bini, c’était pendant le Victory Tour. La veille de son exploit, à la Nouvelle-Orléans, contre l’USWNT. Si on avait d’yeux que pour les américaines et Abby Wambach ce soir-là, presque personne ne s’est soucié du français et ses Roses d’Acier. Et pourtant, ce ne sera pas le dernier grand coup de Bini à la tête de la sélection chinoise. Bien heureusement.

Commencer par un Victory Tour n’est peut-être pas aussi idéal que ce qu’on peut penser, en tant que spectateur. Bruno Bini nous le confie, il s’en serait bien passé. Mais les accords étaient passés avant sa prise de fonction, en septembre 2015. Alors c’est parti pour un long vol. Harassant, surtout après un match de 4 semaines à Canton puis en altitude. “On a eu 24 heures de vol, on a joué le premier match deux jours après, puis on a eu une nouvelle journée de vol, et rebelotte. 9 fois sur 10, t’as juste le droit de prendre un carton pour le premier et un carton pour le second match.” Pour une première rencontre, qui se solde par une courte défaite, discutable. Puis une seconde, couronnée de succès, pas forcément gagnée d’avance : “tu peux gagner à la mi-temps et te prendre une valise derrière, parce que c’est un rouleau compresseur”, et c’est déjà arrivé. Mais non, les Roses d’Acier tiennent le coup, révélant également le potentiel de l’immense gardienne, Zhao Lina : “à 0-0 à la mi-temps, si tu tiens les 45 minutes restantes c’est bien, et après, sur un malentendu, tu peux marquer ET tenir”, sourit Bruno Bini. Pour le coup, on ne croit pas aux malentendus. Des départ à la retraite, Solo en a vécu d’autres, la backline américaine aussi. Elles ont tout simplement été battues ce soir-là. Manque de chance, c’est pendant ce match qu’Abby Wambach fait ses adieux au football. A l’entraînement ouvert, nous arrivons un peu en retard. Nous n’avions droit qu’à 30 minutes, à l’origine. Peu de personnes derrière les balustrades. Quelques journalistes de Fox, y compris Jenny Taft, la voix que vous pouvez entendre pendant les matches de l’USWNT couverts par FS1, et une poignée d’autres médias. Nous sommes les seuls français.

La grande silhouette est accompagnée par son staff français. Les chinoises, en rouge et or, sont extrêmement studieuses et disciplinées. Et pourtant, ce qui nous frappe, c’est le grand sourire des joueuses et la complicité que Bini partage avec elles. Il joue avec elles, échange quelques passes. Il y a quelque chose. Bini n’est pas dans la démonstration pour prouver quoi que ce soit aux médias. C’est une connexion naturelle. Quelque chose qui nous fait nous sentir bien. Pas comme si on surprenait quelque chose, mais comme si on entrait pendant un instant dans la famille.

Image : Xinhua/Xia Yifang

A la fin de l’entrainement – nous y resterons pendant toute sa durée, avant que les américaines ne débarquent et que le public se fasse nombreux dans les tribunes -, Bini répond aux questions. Nous restons un peu en retrait. Par pudeur. On n’a pas envie de parler performances, mais on n’a pas envie de parler de la France, et lui non plus. On lui glisse juste quelques mots, sur comment ça se passe et comment ça va à Juvisy. Point barre. Un peu de pudeur et de respect. Le coeur de Bini bat désormais en sang et or. Et c’est tant mieux.

Après un peu plus de 90 minutes, Bini est celui qui met fin à la victorieuse lancée à domicile américaine, quoiqu’on puisse en dire, notamment sur l’état d’esprit des joueuses américaines pendant le match. C’est quelque chose de fort. Peut-être la fin la plus logique du chapitre  « génération Wambach ». Et pour une sélection chinoise, plutôt éteinte depuis 2011, c’est un exploit. Mais ça, on le passe volontiers sous silence, pendant que le français regagne ses nouvelles terres asiatiques en toute discrétion. Cependant, en Chine, ça provoque l’émulation autour de la sélection féminine.

Image : Miki Ratsula

On retrouve quelques mois plus tard le français au franc-parler et au grand sourire, à la Grande Motte, près de Montpellier. Les Roses d’Acier y sont pour s’entraîner et se frotter aux équipes locales, dont Marseille, qu’elles ont défait, et Montpellier, le lendemain de notre arrivée, pour l’apothéose. Le cadre est parfait. En toute discrétion, les chinoises s’entraînent sous le soleil de février. Il n’y a que les cris et le bruit du cuir fouetté qui les trahissent. On s’installe auprès du staf. La grande silhouette est toujours aussi bienveillante mais avec le regard attentif. Avec, au fond, l’objectif Rio. Une de ses joueuses commet une erreur qui aurait été directement sanctionnée sur le terrain. Bini la sort quelques minutes. Ce n’est que l’entraînement, et il est encore temps d’apprendre que certaines erreurs pourraient sanctionner l’équipe pendant bien plus longtemps que ces quelques minutes. Et les bonnes habitudes, elles se prennent dès l’entraînement, souligne Bini. S’il n’est jamais agréable de se faire écarter, le goût est encore différent pour les Roses d’Acier. “C’est un régal de travailler avec elles. Elles sont bosseuses, avec du potentiel, elles en veulent et surtout, elles ne se plaignent jamais”, nous confie Bini. Et elles se battent aussi pour leur drapeau et elles se battent bien : “c’est la défense de la Patrie. Ca leur donne des qualités mentales exceptionnelles”, confirme le sélectionneur français.

L’objectif Rio, donc. Un objectif qui n’était pas une priorité. A l’époque, il nous confiait que ce serait difficile pour lui et son équipe. « Les meilleures équipes de l’AFC seront là, le Japon, le Vietnam, la Corée du Sud, l’Australie, on est 17e mondiales et il n’y a que deux tickets. Et le problème c’est que je leur ai donné l’appétit… L’idéal aurait été que la qualification soit dans un an ». Et la Chine a attaqué le tournoi avec des crocs exceptionnels.  Nous rencontrons Bruno Bini quelques semaines avant le début du tournoi de qualification olympique de l’AFC. « Non, l’objectif, c’est d’avoir un bon groupe dans trois ans et faire un gros coup pour la Coupe du Monde 2019. » Une coupe qui sera hébergée par la France. Ce qui ne manque pas de faire sourire Bini. « Ca aurait de la gueule. Un entraîneur français qui amène la sélection chinoise en Coupe du Monde en France. ». Et pourtant. La large victoire sur le MHSC 4 – 2 est un avant-goût du tour de force qui se déroulera au Japon, pour les qualifications de l’AFC. Bini semble être taillé pour les performances surprises.

Image : Miki Ratsula

La confiance que ses joueuses ont pour lui est évidente. Quand on aborde le sujet, il sourit. « Le plus beau compliment qu’on m’ait fait, c’est celui de ma capitaine, Donna. Elle a dit à un journaliste de l’équipe 21 que j’étais un peu comme leur papa : il est très proche de nous, il nous couve un peu comme notre papa, par contre sur le terrain, il est d’une exigence extrême. C’est un peu comme ça que je fonctionne, oui. » Quand on sait l’immense respect porté à la famille en Asie, on comprend que ce n’est pas le moindre des compliments. Avec la famille, on se serre les coudes, on souffre ensemble, on agonise ensemble, et on vainc ensemble. Pas de place pour les fioritures. “Je leur demande juste de laisser dans l’équipe ce qui se passe dans l’équipe. Si elles veulent envoyer des photos de l’entraînement ou de l’hôtel, il n’y a pas de problème. Les filles ont toujours eu une grande liberté de paroles avec moi. Elles avaient même le droit de dire que j’étais un âne. C’est l’équipe, on fait les choses ensemble.

Pour qu’on parle plus du football pratiqué par les femmes, il faut un jeu de qualité. Et il faut qu’on puisse écrire de belles histoires.

Bruno Bini

Tandis qu’on s’entretient, le cadre paradisiaque de La Grande Motte attire l’oeil. Les joueuses sont dans la piscine, en train de soulager leurs muscles éprouvés par l’entraînement. Et juste derrière, la Méditerranée. C’est beau et apaisant. Une retraite studieuse assez unique, loin des regards en cette période de l’année. Bini, il est aussi comme ça. Un pont entre la Chine et la France sans pour autant se pavaner ou provoquer. Pour sa préparation contre la France, juste avant Rio, il choisira l’Alsace. Toujours en toute discrétion. La fédération chinoise lui laisse carte blanche pour ces stages en France où il évolue comme un roi : à la Grande Motte, la municipalité a attaché une équipe à la sélection chinoise pour qu’elles ne manquent de rien et puissent suivre un stage dans les meilleures conditions, prêts à tout pour octroyer un terrain de qualité en cas de météo capricieuse, comme ça a été le cas quelques jours avant notre arrivée. Et ce n’est pas par hasard qu’il est là : si Bini s’est démené pour devenir le nouveau coach des Roses d’Acier, c’est parce qu’il a senti le potentiel de ses joueuses, même s’il sait le travail devant lui : défensivement, elles sont très bien calées, mais offensivement c’est faible, et il a l’intuition qu’il peut changer la donne. Peu importe les difficultés pour s’adapter, saisir la langue et le fonctionnement du football féminin chinois. Bini apporterait à la fois ses compétences techniques et la culture française, bien évidemment indélébile.

Image : l’Alsace

Et même si c’est un grand technicien, Bini connaît bien le football féminin et les différentes cultures. Il nous parle des exploits physiques des américaines, presque suspicieux. Il nous parle de la technique européenne, un peu. Il nous parle de la ligue chinoise et ses spécificités, avec ses joueuses qui sont majoritairement à l’université et qui n’ont rien à envier à la technique à la française : “au bout de trois mois, il y a certaines joueuses dont j’ignore encore si elles sont gauchères ou droitières”. A ses filles, il apporte son expertise du haut niveau. Mais surtout, il nous parle de football féminin. D’idoles, passées et présentes, Steffi Jones, Marinette Pichon, Gaëtane Thiney, Sandrine Soubeyrand… Des anecdotes amusantes, comme sa rencontre avec Abby Wambach, pendant la Coupe du Monde 2011, alors que sa mère est une grande fan du français. Ses souvenirs à lui, son plus beau, à la soirée du quart de finale de la Coupe du Monde, où ses joueuses, ses françaises, viennent le chercher, folles de joie, pour lui dire qu’elles allaient à Londres alors qu’il s’était isolé dans l’attente du résultat. Mais au-delà du panthéon, il parle avec plus d’amertume de choses dont très peu se plaignent. La longueur des compétitions, la difficulté des conditions. Les tournois de qualifications olympiques où les équipes doivent enchaîner les matches de haut niveau, en volant d’un site à l’autre avec le minimum syndical de repos, en s’exposant à la fatigue et en risquant les blessures. Les blessures graves sur le turf. Bini se fait lapidaire. On donne beaucoup aux garçons et on demande beaucoup aux filles, se contente-t-il de déclarer, résumant ainsi tous les conflits qui ont secoué et secouent encore et toujours la sphère du football féminin. “Maintenant, tous les pays travaillent. Avant, il n’y avait que les pays nordiques, l’Allemagne, les US, le Canada, le Brésil faisait quelques coups aussi. Maintenant, le niveau s’est élevé, grâce aux compétitions. Comme personne ne veut passer pour des amateurs, les pays se donnent les moyens. Au niveau d’un pays, les différences structurelles s’expliquent très simplement. Quand tu regardes l’OL et son président, qui est ce qu’il est avec ses qualités et ses défauts, la domination est logique : Jean-Michel Aulas a su voir avant tout le monde. Enfin presque avant tout le monde : c’est Nicollin qui le premier a fait émerger son équipe féminine. Mais Aulas a su être visionnaire, il a donné rapidement des gros moyens et rapidement il est devenu champion d’Europe. Il en a fait une machine de guerre : les filles sont pros et parfois plus pros que le plus pro des clubs de ligue 2 masculine. Il y a des moyens et les filles lui rendent bien. En Allemagne c’est pareil, il y a un monopole. En Chine ça va devenir pareil, les frontières pour les internationales viennent de s’ouvrir, sauf pour le poste de gardienne, mais ils pourront faire venir des internationales étrangères. Et elles pourront enfin procéder à des transferts, ce qui était impossible avant. Tu commences à Canton, tu finis à Canton. Alors les clubs vont acheter des étrangères et le niveau va s’élever.” Pour les scandales, il se fait dur. Notamment concernant le synthétique et la gueulante de la Coupe du Monde amorcée par les américaines. Il n’était plus à la tête d’une sélection à cette époque : “Si ça devait sortir aujourd’hui, je dirais ce que j’ai à dire. Mais encore une fois, c’est toujours la même question : est-ce qu’on ferait ça à des joueurs masculins ? Là, on va s’envoler pour le tournoi pré-olympique. 10 matches en 5 jours. Voilà. Est-ce qu’ils auraient fait ça avec les hommes ? Alors évidemment, à la FIFA, ils ont pris leur décision, c’est leur job, mais la question mérite d’être soulevée. Pareil pour les matches de la Coupe du Monde féminine, est-ce qu’ils auraient fait ça avec les hommes ? Pourquoi le nombre de qualifiés aux JO, ce n’est pas le même pour les femmes que pour les hommes ? Alors que pour les femmes, c’est vraiment les équipes nationales, contre des U23 pour les hommes. Il y a du boulot avant qu’on arrive à l’égalité hommes-femmes. Pour qu’on parle plus du football pratiqué par les femmes, il faut un jeu de qualité. Et il faut qu’on puisse écrire de belles histoires.

On donne beaucoup aux garçons et on demande beaucoup aux filles

Bruno Bini

Quelques mois plus tard, Bini a prouvé à tout le monde qu’il n’avait rien à prouver. Rien à justifier. Il a sorti le Japon de la course à l’or olympique. Et ce soir, l’enfant terrible et le père exemplaire marche avec ses Roses d’Acier sur Charléty, pour affronter les Bleues, avant de rencontrer le Canada, 4 jours plus tard. Avec Bini, il n’est pas question de ressasser l’Histoire. Il est question de l’écrire.

 

France – Chine, samedi 16 juillet au Stade Charléty, à 21h, en direct sur D17.

Merci à Bruno Bini pour son accueil et sa gentillesse, et aux Roses d’Acier pour leur sourire et leur belle humeur.

 

Rédac-chef de WoSo France, social media manager, jase en français et en anglais. Quand elle n’écrit pas pour le site, elle regarde la NWSL, tweete aux canadiennes et joue aux jeux vidéo. Ou elle dort. Ca arrive.

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