AKWOS – Le football féminin pour pallier à la détresse

En 1994, on redécouvre l’horreur avec le génocide rwandais : plus de 800 000 morts, une tragédie humaine qui est encore bien présente aujourd’hui. Avec un taux d’alphabétisation féminin de 64,7% en 2011, contre un peu plus de 70% pour les hommes, le pays présente une population féminine fragile et exposée, qui représentait plus de 70% de la population générale en 1994, après le génocide. Le sport pour les filles ? Difficile, mais pas impossible : fondée en 2001, sous la houlette de Felicité Rwemalika, AKWOS (pour Association of Kigali Women in Sports) a permis d’introduire le football dans toutes les provinces du Rwanda. Si c’est une avancée considérable d’un point de vue sportif, cette association a permis également l’amélioration de la condition féminine dans sa globalité. 

Ca ne s’est pas fait du jour au lendemain : avant le génocide, il était impensable pour les femmes de jouer au football.  Rwemalika tenait un salon de coiffure avant de lancer AKWOS. Tous les jours, elle entendait les témoignages des survivantes, celles qui avaient perdu leur mari ou des enfants pendant le génocide. La souffrance, la détresse, et cette intime conviction qu’il n’y avait plus un seul espoir à avoir pour le futur. “Il fallait faire quelque chose pour soulager leur esprit“, raconte Rwemalika. “On a tout de suite pensé au sport.” Et de se heurter bien évidemment à des refus : Dès qu’on essaie de faire changer les choses, il y a de la résistance, culturelle par exemple. D’abord réservé aux hommes, le football est interdit aux filles dès leur adolescence. Les hommes refusent d’ailleurs d’assister aux matches féminins.  “Au début, on jouait en jupes, et certaines en pantalons, on était trop timides pour jouer en short“, rapporte une joueuse. “Puis, on a pris de l’assurance, progressivement. On s’est habituées aux shorts et on a retrouvé notre confiance en nous.

Et l’idée fait son chemin. En liant le sport avec les traditions rwandaises de chants et de danses, les mentalités ont changé : “On laisse tout ce qui nous a atteint après le génocides aux portes du terrain, on parle ensemble, on communie. Ca a aussi amélioré notre santé physique, en plus de nous soulager psychologiquement : on montre qu’on est capable de jouer.” Désormais, le football féminin a fait son apparition au sein des établissements d’enseignement supérieur rwandais. Et grâce à ces avancées, les bonnes joueuses repérées se voient offrir des bourses pour accéder à l’éducation. Ce n’est donc pas uniquement une question de sport : AKWOS a un impact sur des aspects cruciaux de la vie de ces jeunes filles. Comme toutes les joueuses du monde entier, elles apprennent à se dépasser, à avoir confiance en elles et développent leur esprit d’équipe. Elles apprennent également à être des role models pour les futures générations. “Ca n’a pas été facile à la maison, mais grâce au football, j’ai pu aller au lycée, et aujourd’hui j’ai une licence de droit à l’université“, témoigne une des joueuses. Quand on sait que la plupart des femmes qui travaillent ne sont pas ou peu rémunérées, et que 90% de leur argent est investi dans leur foyer et leurs enfants, la possibilité d’obtenir cette aide financière est inédite, et leur promet un avenir meilleur pour leurs filles. Une autre se lève et sourit : “Je viens d’un petit village de la campagne rwandaise, le football m’a permis de m’installer en ville.” La coach de l’université de Kigali, Grace Nyinawumuntu, qui est également la coach de l’équipe nationale féminine, est catégorique auprès de ses joueuses : “Vous serez bien plus que ce que nous sommes nous, l’équipe d’AKWOS, Felicité, moi. Vous êtes le futur du Rwanda, et vous pourrez devenir ministre des sports, et aider les jeunes filles qui ont subi des discriminations et des violences liées à leur genre. Vous avez non seulement eu la chance d’aller à l’école, mais vous avez pu aussi en maximiser les bienfaits. Ne l’oubliez pas.”  “Ce n’est pas seulement à propos du sport. Elles ont gagné une estime de soi, de la confiance et des compétences, mais elles ont aussi compris la valeur et l’importance de l’éducation“, souligne Rwemalika. Prendre du muscle, quelque chose de secondaire ou purement mécanique ? La première barrière contre les violences auxquelles elles peuvent faire face, en tant que femmes.

Le football féminin a aussi un impact sur l’économie du pays : il faut désormais des installations pour pouvoir accueillir les équipes ou les réunir pour les entraînements, et les nourrir. Par exemple, une cuisinière qui accueille des joueurs et joueuses dans son propre établissement vendait 17 brochettes de viande en moyenne. Après l’arrivée de nouvelles équipes, elle peut vendre la chèvre entière. Bien plus que les profits financiers, ces nouveaux clients lui permettent aussi de rencontrer les coopératives et échanger des idées pour améliorer leur rendement et innover. Les rassemblements féminins ont ainsi permis d’encourager l’expression et la diffusion d’idées : tous les ans, le PIB du Rwanda progresse de 9% et entre 2007 et 2014, plus d’un millions de rwandais sont sortis du seuil de pauvreté. AKWOS n’est pas étranger à ce phénomène encourageant.

La prochaine étape ? Elargir la portée du football féminin à tout le pays. Pour cela, Felicite Rwemalika et la coach se déplacent à travers tout le pays et vont aux contacts des femmes dans les villages, pour leur expliquer l’importance du sport et surtout, que ce n’est pas une folie pour une fille que d’embrasser une carrière sportive. “Ca peut changer l’image d’un pays. A l’étranger, ils pensent que nous sommes encore englués dans le conflit, à cause de notre Histoire passée. Mais quand on parviendra à faire venir d’autres équipes pour jouer dans notre pays, elles seront nos ambassadrices. Le sport est important, parce que cela fédère les gens”, souligne Felicite. “Il y a des défis, c’est sûr, mais ce que cette aventure nous a appris, c’est qu’il ne faut jamais abandonner. Ca prendra le temps qu’il faudra, mais les mentalités changent“. Jusqu’ici, elles sont parvenues à intégrer 59 écoles à leur programme. 1800 femmes jouent officiellement au football au Rwanda. “Grâce à notre initiative, les femmes comprennent qu’elles ont du pouvoir, qu’elles ont de bonnes idées, et qu’elles ont une valeur. Elles comprennent qu’elles sont importantes pour le développement de leur communauté. Ce n’est qu’un point de départ, parce qu’une fois cette confiance et cette conviction acquises, elles se font porte-paroles du mouvement auprès des autres femmes, pour qu’ensemble, elles deviennent un moteur pour le pays.

Forte de cette expérience, Felicite Rwemalika sera sans conteste un pilier pour le Female Leadership Developpment Program de la FIFA. Elle a assisté à la première réunion de la Task Force en septembre dernier, à Zürich. Ce programme devrait servir à renforcer et fédérer toutes les initiatives en faveur du football féminin à travers le monde.

A lire et voir sur Aljazeera/women-make-change

 

ABOUT THE AUTHOR: Lisa Durel

Rédac-chef de WoSo France, social media manager, jase en français et en anglais. Quand elle n'écrit pas pour le site, elle regarde la NWSL, tweete aux canadiennes et joue aux jeux vidéo. Ou elle dort. Ca arrive.

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