A trois mois de la Coupe du Monde Féminine de la FIFA, l’USWNT porte plainte contre l’US Soccer Federation

Nous sommes le 8 mars, journée internationale de la lutte pour le droit des femmes. Nous sommes aussi le jour où, à moins de 3 mois du début de la compétition mondiale, les championnes du monde ont décidé de poursuivre en justice leur fédération. 

Des tensions entre l’USWNT et l’US Soccer Federation apaisées ?

On pensait les tensions apaisées entre les joueuses de l’équipe nationale Américaine et leur fédération, avec la reconstitution d’une union spécifiquement dédiée à la protection des joueuses et la convention collective qui devait veiller à l’amélioration des conditions de travail des joueuses.  A défaut d’être apaisées, on pensait surtout que les têtes étaient tombées, celles qui menaient la bataille médiatique et judiciaire, comme Hope Solo, écartée après Rio sous couvert de ses impairs, Alex Morgan, muselée par ses sponsors, ou encore Ali Krieger, remerciée de la backline sans raison particulière. En 2016, on a frôlé la crise nationale avec une menace sérieuse de grève de la part des joueuses à l’aube des JO de Rio. 

Il n’en est rien. Ce vendredi 8 mars, comme rapporté par le New York Times, les 28 championnes du monde se sont assemblées pour débuter des poursuites judiciaires à l’encontre de l’US Soccer Federation, leur corps de gouvernance et l’organe responsable du football aux USA. Il s’agit d’une plainte basée sur la discrimination de genre qu’elles subissent. Précisément, elles reprochent à l’US Soccer Federation une « discrimination institutionnalisée basée sur le genre » qu’elles vivent depuis des années. 

A l’heure où un analyste financier de Forbes ose avancer que l’écart de paiement entre les femmes et les hommes en Coupe du Monde est justifié (mdr non) par l’écart de revenus générés par les féminines, les Américaines rappellent que la discrimination n’impacté pas uniquement leurs salaires mais aussi les conditions dans lesquelles elles travaillent, dont elles sont équipées, les terrains sur lesquelles elles évoluent et s’entraînent, la qualité des soins médicaux qu’elles reçoivent voire du coaching, ou encore leurs conditions de voyage. 

De l’EEOC au tribunal fédéral

On se souvient, en 2016, 5 joueuses emblématiques avaient tenus une plainte similaire portée à l’attention de l’EEOC, l’Equal Employment Opportunity Commission. En 3 ans, rien n’a réellement changé pour les joueuses et c’est bien le silence médiatique qui est assourdissant : on a laissé mourir les plaintes dans un coin en leur opposant un mur de mutisme. Cette nouvelle plainte, cette fois déposée devant un tribunal fédéral, met fin au dossier de l’EEOC. Les choses sérieuses commencent et c’est bien juridiquement classé comme « action collective » dans la plainte qui a été révélée sur Internet. Légalement, il s’agit d’une violation du « Equal Pay Act » et du Title VII of the Civil Right Acts qui est relevée. L’Equal Pay Act est une loi qui fait partie du Code du Travail américain, signée en 1963 par le président John F. Kennedy. Le Title VII est une loi qui est censée protéger les citoyens contre toutes les discriminations à l’embauche et au travail basées sur le genre de la personne, sa couleur de peau, sa confession religieuse ou encore son origine ethnique, s’appliquant aux entreprises d’au moins 15 employés, privées ou publiques.

Cette fois, des pointures actives et cruciales pour la forme d’une équipe chancelante, comme Alex Morgan ou encore Carli Lloyd et Megan Rapinoe, ont demandé à ce que de réelles actions soient menées. Elles cherchent également à représenter toutes les joueuses qui ont représenté les USA depuis février 2015, passé et présent, ce qui pourrait concerner également plus d’une douzaine de joueuses supplémentaires. L’heure du glas a sonné et il est temps d’exiger réparation, et c’est exactement ce que veulent ces joueuses : des dommages et intérêts et d’autres réparations. La facture pourrait s’élever à plusieurs millions de dollars pour l’US Soccer Federation. 

US Soccer Federation, rends l’argent.

Il y a quelques années, Bruno Bini nous confiait une chose très simple et universelle : « on demande beaucoup aux filles. Et on leur donne moins. » Il n’avait pas plus élaboré, mais il n’y a guère besoin de beaucoup de preuves supplémentaires que ce qui est déjà évident : les joueuses de l’USWNT jouent plus souvent que leurs homologues masculins, avec des exigences de victoires bien plus sévères, tout en les payant moins que les hommes. Cherchez l’erreur.

Enfin, l’erreur… Il s’agit d’abord d’une différence entre les deux conventions collectives respectives pour les hommes et les femmes. Par exemple, les hommes ont des bonus plus importants et ne les reçoivent que s’ils sont appelés en équipe nationale, tandis que les femmes ont des bonus garantis pour chaque petit match. A nuancer, donc, mais il est évident qu’il y a des différences de traitement entre les deux genres.

“Quoi ? T’es même pas au Smic ? Urgh”

D’ailleurs, le succès de l’USWNT par rapport à l’USMNT est largement rappelé dans la plainte que nous avons pu consulter : en réalité, l’US Soccer avait prévu une perte nette de 429 929 USD lors de l’exercice 2016, mais grâce au succès de l’USWNT, cette perte s’est transformée en revenus. Un revenu non pas de 1, ni 2, ni 3 millions de dollars, mais bien de 17,7 millions. Et pourtant, il est prouvé que les joueuses de l’USWNT (qui ont quand même en poche 3 trophées mondiaux et un nombre incalculable de victoires comparé aux joueurs masculins) gagnent un maximum de 99 000 dollars par saison, tandis qu’un homme pourra gagner (en fonction du classement de l’adversaire MAIS PAS DE L’ISSUE du match) un maximum de 263 320 USD. Ces chiffres sont basés sur un strike de 20 victoires contre des équipes majeures. C’est donc seulement 38% des compensations des hommes. Pour virtuellement le même effort. (Certes, d’aucuns diront que les hommes n’atteindront jamais 20 victoires contre des équipes majeures, mais ce n’est pas le sujet).

Autre exemple, les joueuses ont empoché 15 000 USD au total pour participer aux essais pour la Coupe du Monde et faire partie de l’équipe. Pour les hommes, il s’agit de 55 000 dollars pour simplement être appelé dans l’équipe en 2014. 68 750 USD en 2018.

Vous en voulez encore ? Allez. Les Américains perdent les 8e de finale de la Coupe du Monde en 2014. Ils se sont partagés un gâteau de 5 375 000 dollars. Pour perdre, on est bien d’accord. Les Américaines se sont partagé 1 725 000 dollars distribués par l’US Soccer Federation. Pour avoir gagné la Coupe du Monde.

Arrêtons-là pour les chiffres, il y en a des tartines entières sur 25 pages de plainte. C’est aberrant mais vrai. Donc, vous saurez quoi répondre à votre prochain dîner mondain où Jean-Michel Relou vous dira pour la énième fois que “les filles rapportent moins que les mecs, du coup, c’est normal qu’elles gagnent moins.”. Nia nia nia.

Si en 2016 on est passés à deux doigts d’une grève des joueuses, quelle est la menace aujourd’hui, à quelques mois du début de la Coupe du Monde, où les Américaines sont clairement attendues au tournant ? Les dernières tensions au sein de l’équipe n’augurent rien de bon et si l’équipe se voit privée de certaines de ses stars, il ne s’agira plus de se prendre les pieds dans le tapis par accident mais bien d’un sabotage inconscient de l’US Soccer Federation. 

Un mouvement qui dépasse les frontières

La Fédération a d’ailleurs toujours été un des leaders dans le sport féminin. Mais les actions n’ont jamais été jugées suffisantes par des générations de joueuses et, en 2000, alors même que les Américaines avaient été sacrées championnes du monde quelques mois plus tôt, l’équipe avait boycotté un tournoi international en Australie. De même, les récents efforts fournis par l’US Soccer Federation en discussion permanente avec l’Union des joueuses n’ont pas empêché la bulle d’éclater, à l’aube d’une échéance cruciale – on se rappelle aussi qu’un nombre important de tickets pour la Coupe du Monde a été acquis par des fans Américains qui vont faire le voyage jusqu’en France pour soutenir les stars and stripes -. Mais en marge du #MeToo et du #BalanceTonPorc, l’heure n’est plus aux promesses mais bien aux actions sérieuses et sans précédent.

Les vraies leaders sont les joueuses : avec leurs actions, que cela soit avec l’EEOC ou cette plainte beaucoup plus sérieuse relevant de l’autorité fédérale, elles ont pris la main sur un mouvement beaucoup plus global de révolte et d’écoeurement des femmes à travers le monde. En inspirant la lutte, les Américaines ont, en soi, déjà gagné – même si on aimerait bien qu’elles aient un billet supplémentaire et de meilleurs conditions, hein. Et ce n’est ni la Norvège, ni le Danemark, ni l’Australie, qui diront le contraire.

EDIT / l’union des joueurs de l’USMNT soutient la plainte des joueuses.

Alors que les réseaux sociaux prennent feu, l’Union de l’USMNT affirme son soutien auprès des joueuses de l’USWNT avec le communiqué suivant :

“L’USNSTPA (United States National Soccer Team Players Association) soutient totalement les efforts de l’USWNT pour parvenir à l’égalité salariale. Nous sommes en particulier très engagés à soutenir le concept d’un partage équitable de revenus pour montrer à l’US Soccer Federation les “réalités du march”, ainsi qu’à trouver une compensation juste et équitable pour tous. Une division égale des revenus attribués à l’USMNT et l’USWNT et leurs programmes respectifs est notre objectif premier, alors que nous nous engageons auprès de l’US Soccer Federation avec une nouvelle convention collective. Notre dernier accord a expiré fin 2018 et nous avions déjà adressé une condition de revenus équitables et de leur juste division. Nous sommes dans l’attente d’une réponse de l’US Soccer Federation à l’adresse des deux unions avec une solution pour aller de l’avant et trouver une compensation équitable pour tous les joueurs Américains.” 

A hauteur d’une équipe nationale, une division égale et une juste évaluation des revenus engrangés par chaque équipe serait du jamais vu. Bravo à l’Union qui a décidé de soutenir les joueuses. What a time to be alive.

Les plaignantes à l’heure actuelle : (C) marquant championne du monde 2015

Alex Morgan (C), Megan Rapinoe (C), Becky Sauerbrunn (C), Carli Lloyd (C), Morgan Brian (C), Jane Campbell, Danielle Colaprico, Abby Dahlkemper, Tierna Davidson, Crystal Dunn, Julie Ertz (C), Adrianna Franch, Ashlyn Harris (C), Tobin Heath (C), Lindsey Horan, Rose Lavelle, Allie Long, Merritt Mathias, Jessica McDonald, Samantha Mewis, Alyssa Naeher (C), Kelley O’Hara (C), Christen Press (C), Mallory Pugh, Casey Short, Emily Sonnett, Andi Sullivan et McCall Zerboni. 

Joueuses ayant représenté l’USWNT et/ou été appelées en camp depuis février 2015 : 

Nicole Barhart, Shannon Boxx (C), Lori Chalupny (C), Whitney Engen (C), Lauren Holiday (C), Tori Huster, Meghan Klingenberg (C), Ali Krieger (C), Sydney Leroux (C), Amy Rodriguez (C), Rachel Van Hollebecke (C), Abby Wambach (C), Hope Solo (C), Christie Rampone (C), Jaelene Hinkle, Gina Lewandowski, Stephanie McCaffrey, Christine Nairn, Lauren Barnes, Lynn Williams, Arin Gililand, Shea Groom, Ashley Hatch, Kealia Ohai, Kristen Edmonds, Emily Menges, Christine Gibbons, Sarah Killion, Taylor Smith, Brianna Pinto, Jaelin Howell, Megan Oyster, Sophia Smith, Abby Smith, Margaret Purce, Sofia Huerta, Chioma Ubogagu, Savannah McCaskill, Hailie Mace, 

ABOUT THE AUTHOR: Lisa Durel

Rédac-chef de WoSo France, social media manager, jase en français et en anglais. Quand elle n'écrit pas pour le site, elle regarde la NWSL, tweete aux canadiennes et joue aux jeux vidéo. Ou elle dort. Ca arrive.

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